Arkadi et Boris Strougatski. L'Escargot sur la pente
Arkadi et Boris Strougatski. L'Escargot sur la pente
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roman
Traduit du russe
par Michel Pétris
(c) Arkadi et Boris Strougatski, 1970,
Edition Champ Libre, Paris, 1972
OCR: Oleg Volkov, 1999
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Au tournant, dans la profondeur
de la trouée de la forêt,
Le futur qui m'attend
me sert de serment.
On ne l'entraînera pas dans une discussion
Et on ne l'amadouera pas par la caresse
Il est grand ouvert, comme la forêt
distendu, à la rencontre.
Boris Pasternak.
Grimpe, grimpe doucement,
Escargot, la pente du Fuji,
Plus haut, jusqu'au sommet!
Issa, fils de paysan.
I
De cette hauteur, la forêt était comme une luxuriante écume mouchetée.
Comme une immense éponge poreuse couvrant le monde tout entier. Comme un
animal qui se serait un jour tapi dans l'attente puis se serait endormi et
se serait couvert d'une mousse grossière. Comme un masque informe posé sur
un visage que personne n'avait encore jamais vu.
Perets quitta ses sandales et s'assit, ses pieds nus pendant dans le
précipice. Il lui sembla que ses talons étaient tout d'un coup devenus
humides, comme s'il les avait réellement plongés dans le tiède brouillard
lilas qui s'accumulait sous la falaise. Il tira de sa poche les cailloux
qu'il avait ramassés, les disposa soigneusement à côté de lui, puis choisit
le plus petit et le jeta doucement en bas, dans le monde vivant et
silencieux, endormi et indifférent qui avalait pour toujours. L'étincelle
blanche s'éteignit, et rien ne se produisit, aucun branchage ne remua, aucun
oeil ne s'entrouvrit pour le regarder.
S'il jetait un caillou toutes les minutes et demi ; s'il fallait croire
ce que racontait la cuisinière uni-jambiste que l'on surnommait Kazalounia,
et ce que supposait Mme Bardo, la directrice du groupe d'aide à la
population locale ; s'il ne fallait pas croire ce que murmuraient le
chauffeur Touzak et l'Inconnu du groupe de la Pénétration du génie ; si
l'intuition humaine valait quelque chose et si enfin les espérances
pouvaient se réaliser au moins une fois dans la vie, alors, à la septième
pierre, les buissons s'écarteraient avec fracas derrière lui et dans la
clairière, sur l'herbe foulée, blanchie par la rosée, paraîtrait le
Directeur, torse nu, en pantalon de gabardine grise à passepoil mauve,
respirant avec bruit, le visage luisant, jaune et rose, velu ; il ne
regarderait rien, ni la forêt au-dessous de lui, ni le ciel au-dessus ; il
se baisserait, plongerait ses larges mains dans l'herbe, se redresserait en
brassant l'air de ses larges mains et en faisant rouler à chaque fois son
ventre puissant sur son pantalon tandis qu'un air chargé d'acide carbonique
et de nicotine s'échapperait, sifflant et bouillonnant, de sa bouche grande
ouverte.
Derrière, les buissons s'écartèrent bruyamment. Perets se retourna avec
circonspection : ce n'était pas le Directeur, mais la personne familière de
Claude-Octave Domarochinier, du groupe de l'Eradication. Il s'approcha
lentement et s'arrêta à deux enjambées de Perets, abaissant vers lui ses
yeux sombres et attentifs. Il savait ou soupçonnait quelque chose, quelque
chose de très important, et ce savoir ou ce soupçon immobilisait les traits
de son visage allongé, visage pétrifié d'un homme qui apportait ici, sur
l'à-pic, une étrange et angoissante nouvelle. Cette nouvelle, personne
encore au monde ne la connaissait, mais il était manifeste que tout était
radicalement changé, que tout ce qui avait cours auparavant n'avait
maintenant plus de sens et que chacun devrait désormais donner tout ce dont
il était capable.
- A qui sont ces pantoufles? demanda-t-il en jetant un regard
circulaire autour de lui.
- Ce ne sont pas des pantoufles, dit Perets Ce sont des sandales.
Domarochinier eut un sourire et tira de sa poche un gros bloc-notes.
- Tiens donc. Des sandales? Trè-ès bien. Mais à qui sont ces sandales?
Il s'approcha de l'à-pic, coula un regard prudent vers le bas et recula
aussitôt.
- Quelqu'un est assis au bord de l'à-pic, commenta-t-il, avec des
sandales posées à côté de lui. La question qui se pose inévitablement est
alors : à qui sont les sandales et où se trouve leur propriétaire?
- Ce sont mes sandales, dit Perets. Domarochinier regarda d'un air de
doute son bloc-notes :
- Les vôtres? Donc, vous êtes pieds nus. Pourquoi?
- Pieds nus parce qu'il n'y a pas d'autre moyen, expliqua Perets. J'ai
fait tomber hier ma pantoufle droite et j'ai décidé à l'avenir de rester
pieds nus.
Il se pencha en avant et regarda entre ses genoux écartés :
- Elle est là-bas. Vous allez voir, avec un caillou...
Domarochinier lui prit la main d'un geste vif et s'empara des cailloux.
- De la pierre ordinaire, effectivement, dit-il.
Mais ça ne change rien. Je ne comprends pas, Perets, pourquoi vous
essayez de me tromper. D'ici, on ne peut voir une pantoufle - si du moins
elle est réellement là-bas, et ça c'est une autre question que nous
examinerons ensuite - et du moment qu'on ne peut pas la voir, vous ne pouvez
pas espérer l'atteindre avec une pierre, même si vous aviez l'adresse
nécessaire et si vous vouliez réellement cela et cela seul : je parle du
coup au but... Mais nous allons éclaircir tout ça.
Il remonta les jambes de son pantalon, s'assit sur les talons et
poursuivit :
- Donc, vous étiez là hier aussi. Pour quoi faire? Comment se fait-il
que ce soit la deuxième fois que vous veniez au bord de l'à-pic, alors que
les autres employés de l'Administration, pour ne rien dire des spécialistes
surnuméraires, n'y viennent que pour satisfaire un besoin naturel?
Perets se fit petit. Ce n'est qu'une question d'ignorance, pensa-t-il.
Ce n'est pas du défi ni de la méchanceté, il ne faut pas y attacher
d'importance. C'est simplement de l'ignorance. Il ne faut pas attacher
d'importance à l'ignorance, personne ne le fait. L'ignorance défèque sur la
forêt. L'ignorance défèque toujours sur quelque chose.
- Vous aimez sans doute vous asseoir ici, poursuivit Domarochinier sur
un ton insinuant. Vous aimez beaucoup la forêt. Vous l'aimez? Répondez!
- Et vous? demanda Perets. Domarochinier s'offensa et ouvrit son
bloc-notes :
- Ne vous oubliez pas! Vous savez très bien qui je suis. J'appartiens
au groupe de l'Eradication, et votre réponse, ou plus exactement votre
contre-question, est donc absolument dépourvue de sens. Vous comprenez
parfaitement que mon attitude envers la forêt est déterminée par la fonction
que je remplis, mais qu'est-ce qui détermine la vôtre? cela je ne le
comprends pas très bien. Ce n'est pas bien, Perets, pensez-y : je vous donne
ce conseil pour votre bien, pas pour le mien. On n'a pas idée d'être aussi
étranger : rester assis au bord de l'à-pic, pieds nus, lancer des pierres...
Pourquoi? On se le demande. A votre place, je raconterais tout. A moi. Je
remettrais tout en ordre. Vous le savez peut-être, il y a des circonstances
atténuantes, et en fin de compte vous n'avez rien à craindre, n'est-ce pas
Perets?
- Non, dit Perets. C'est-à-dire évidement, oui.
- Vous voyez. Le naturel disparaît d'un seul coup, et il n'existe plus.
A qui est cette main, demandons-nous? Où lance-t-elle une pierre? Ou
peut-être à qui? Ou encore sur qui? Et pourquoi? Et comment pouvez-vous
rester assis au bord de l'à-pic? Est-ce inné chez vous ou bien vous
êtes-vous spécialement entraîné? Moi, par exemple, je ne peux pas rester au
bord de l'à-pic. Et je n'ose même pas me demander pourquoi j'aurais pu m'y
entraîner. La tête me tourne. Et c'est normal. Un homme n'a aucune raison de
s'asseoir au bord de l'à-pic. Surtout s'il n'a pas de laissez-passer pour la
forêt. Montrez-moi s'il vous plaît votre laissez-passer, Perets.
- Je n'en ai pas.
- Vous n'en avez pas. Bien. Et pourquoi?
- Je ne sais pas... On ne m'en donne pas, c'est tout.
- C'est juste, on ne vous en donne pas. Je le sais. Et pourquoi? On
m'en a donné, on lui en a donné, on leur en a donné, on en a donné à
beaucoup d'autres encore, et à vous on ne veut pas vous en donner.
Perets lui jeta un regard furtif. Du long nez décharné de Domarochinier
s'échappaient des reniflements, ses yeux clignaient sans cesse.
- Sans doute parce que je suis étranger, suggéra Perets. C'est
certainement la raison.
- Et je ne suis pas le seul à m'intéresser à vous, poursuivit
Domarochinier sur un ton confidentiel. S'il n'y avait que moi! Mais il y a
aussi des gens importants... Ecoutez, Perets, vous pouvez peut-être vous
lever, pour que nous puissions continuer? Vous me donnez le vertige, rien
qu'à vous voir.
Perets se leva et sautilla sur un pied pour attacher une sandale.
- Mais éloignez-vous donc de ce bord! cria d'une voix douloureuse
Domarochinier en agitant son bloc-notes vers Perets. Vous finirez par me
tuer avec vos excentricités!
- C'est fini, fit Perets en tapant du talon. Je ne le ferai plus. On y
va?
- Allons-y. Mais je constate que vous n'avez répondu à aucune de mes
questions. Vous me chagrinez beaucoup, Perets. Vous êtes vraiment... (Il
jeta un regard sur le gros bloc-notes, haussa les épaules et le glissa sous
son bras.) C'est étrange. Pas la moindre impression, sans même parler
d'information.
- Mais aussi, qu'est-ce qu'il y a à répondre? dit Perets. Je devais
simplement être ici pour parler au Directeur.
Domarochinier se figea littéralement sur place, comme englué dans les
buissons, et proféra d'une voix altérée :
- C'est donc pour ça que vous êtes...
- Comment, que je suis? Je ne suis rien de...
Domarochinier jeta un regard autour de lui et chuchota :
- Non, non. Taisez-vous. Taisez-vous. Plus un mot. J'ai compris. Vous
aviez raison.
- Qu'est-ce que vous avez compris? J'ai raison de quoi?
- Non, non, je n'ai rien compris. Rien de rien. Vous pouvez être tout à
fait tranquille. Je n'ai pas compris et je n'ai pas compris. D'ailleurs je
n'étais pas là et je ne vous ai pas vu.
Ils passèrent devant un banc, grimpèrent quelques marches usées,
prirent l'allée couverte d'un fin sable rouge et pénétrèrent sur le
territoire de l'Administration.
- La pleine clarté ne peut exister qu'à un certain niveau, disait
Domarochinier. Et chacun doit savoir à quoi il peut prétendre. J'ai prétendu
à la clarté à mon niveau, c'est mon droit, et je l'ai épuisé. Et là où se
terminent les droits commencent les devoirs...
Ils dépassèrent des cottages de dix appartements aux fenêtres garnies
de rideaux de tulle, longèrent le garage, traversèrent le terrain de sport,
passèrent encore devant les entrepôts, puis devant l'hôtel sur le seuil
duquel se tenait le Commandant, d'une pâleur maladive, les yeux exorbités et
fixes, une serviette à la main. Ils suivirent une longue palissade derrière
laquelle ronflaient des moteurs, pressèrent le pas, car ils n'avaient plus
beaucoup de temps, puis se mirent à courir. Il était cependant tard quand
ils arrivèrent à la cantine, et toutes les places étaient prises, à
l'exception de la petite table de service dans un coin au fond où restaient
deux places, la troisième étant occupée par le chauffeur Touzik qui, les
voyant en train de piétiner, indécis, sur le pas de la porte, leur fit un
signe d'invite en agitant sa fourchette.
Tout le monde buvait du kéfir et Perets en prit aussi. La nappe rêche
de la table était maintenant garnie de six bouteilles et quand Perets
étendit les jambes pour s'installer au mieux sur la chaise sans siège, il y
eut un bruit de verre et une ancienne bouteille de cognac roula dans
l'intervalle entre les tables. Le chauffeur Touzik la ramassa prestement et
la remit en place sous la table, ce qui produisit un nouveau tintement.
- Faites attention avec vos pieds, dit-il.
- Je ne l'ai pas fait exprès, dit Perets. Je ne savais pas.
- Et moi, je le savais? répliqua Touzik. Il y en a quatre là-dessous,
tâche de pas faire l'idiot.
- Moi, par exemple, je ne bois pas, fit dignement Domarochinier.
- On sait ça, comme vous buvez pas, dit Touzik. A ce compte-là, nous
non plus.
- Mais j'ai le foie malade, commença à s'inquiéter Domarochinier. Voilà
un certificat.
Il fit apparaître une feuille de cahier froissée marquée d'un sceau
triangulaire et la fourra sous le nez de Perets. C'était effectivement un
certificat, couvert d'une écriture illisible de médecin. Perets ne put
déchiffrer qu'un mot : "antabus".
- Et il y a aussi ceux de l'année dernière, et ceux de
l'avant-dernière, mais ils sont dans le coffre.
Le chauffeur Touzik dédaigna d'examiner le certificat. Il ingurgita un
plein verre de kéfir, porta son index replié à son nez, renifla, et, les
yeux pleins de larmes, proféra d'une voix raffermie :
- Qu'est-ce qu'il y a encore dans la forêt? Des arbres. (Il s'essuya
les yeux du revers de la manche.) Mais ils restent pas sur place : ils
sautent. Tu comprends?
- Oui, alors? demanda avidement Perets. Comment font-ils?
- Eh bien! voilà. Il y en a un là, immobile. Un arbre, quoi. Puis il
commence à se tordre, à se nouer, et c'est parti! Un grand bruit, un
craquement, tu le vois, tu le vois plus. Un bon de dix mètres. Il m'a
bousillé la cabine. Puis il redevient immobile.
- Pourquoi? demanda Perets.
- Parce que ça s'appelle un arbre sauteur, expliqua Touzik en se
versant un verre de kéfir.
- Hier on a reçu un lot de nouvelles scies électriques, intervint
Domarochinier en se passant la langue sur les lèvres. Un rendement fabuleux.
Je dirais même que ce ne sont pas des scies, mais de véritables machines à
scier. Nos machines à scier de l'Eradication.
Alentour, tout le monde buvait du kéfir. Dans des verres à facettes,
dans des gobelets en fer-blanc, dans des tasses à café, dans des cornets de
papier, ou simplement à la bouteille. Tout le monde avait les pieds ramenés
sous sa chaise. Et tous pouvaient sans doute exhiber des certificats
médicaux attestant qu'ils avaient mal au foie, à l'estomac ou au duodénum.
Pour cette année et pour les années précédentes.
- Puis le manager me fait venir et me demande pourquoi ma cabine est
déglinguée, poursuivit Touzik en haussant la voix. Tu roulais encore à
gauche, charogne, qu'il me dit. Vous, PAN Perets, vous jouez aux échecs avec
lui, vous pourriez bien dire quelque chose pour moi, il vous estime, il
parle souvent de vous... Perets, qu'il dit, c'est quelqu'un! Je ne donnerai
pas de voiture pour Perets, qu'il dit, et n'essayez pas de m'en demander. On
ne peut pas laisser partir un tel homme. Vous comprenez, bande d'imbéciles,
qu'il dit, sans lui je m'ennuierais à mourir! Vous lui parlerez pour moi,
hein?
- B-Bon, fit Perets d'une voix hésitante. J'essaierai.
- Je peux parler au manager, intervint Domarochinier. Il était avec moi
à l'armée ; j'étais capitaine et lui lieutenant. Il me salue encore en
portant la main à la hauteur du couvre-chef.
- Il y a aussi les ondines, dit Touzik, son verre de kéfir à la main.
Dans les grands lacs clairs. C'est là qu'elles sont, tu comprends? Nues.
- C'est votre kéfir, Touz, qui vous donne des visions, plaça
Domarochinier.
- Je les ai vues de mes propres yeux, répliqua Touzik en portant le
verre à ses lèvres. Mais on ne peut pas boire l'eau de ces lacs.
- Vous ne les avez pas vues, parce qu'elles n'existent pas, dit
Domarochinier. Les ondines, c'est de la mystique.
- Mystique toi-même, dit Touzik en s'essuyant les yeux du revers de la
manche.
- Un instant, dit Perets, un instant. Vous dites qu'elles sont là,
étendues... Et puis après? Il est impossible qu'elles ne fassent que rester
là, et puis c'est tout.
Il se peut qu'elles vivent sous l'eau et qu'elles remontent à la
surface comme nous sortons d'une pièce enfumée pour nous mettre au balcon
par une nuit de lune, et exposer là, les yeux clos, notre visage à la
fraîcheur. C'est peut-être ce qu'elles font. Elles viennent à la surface, et
elles restent là. A se reposer. A échanger des sourires et des paroles
indolentes...
- Ne discute pas avec moi, dit Touzik en regardant fixement
Domarochinier. Tu es déjà allé dans la forêt? Tu n'y as jamais mis les
pieds, et tu en parles.
- Absurde. Qu'est-ce que j'irais faire dans votre forêt? J'ai un
laissez-passer pour y aller. Mais vous, Touz, vous n'en avez pas.
Montrez-moi votre laissez-passer s'il vous plaît, Touz.
- Je n'ai pas vu moi-même ces ondines, reprit Touzik en s'adressant à
Perets. Mais j'y crois tout à fait. Parce que les autres en parlent. Même
Candide en parlait. Et Candide savait tout sur la forêt. Il la connaissait
comme sa femme. Il reconnaissait tout au toucher. Il est mort là-bas, dans
sa forêt.
- S'il est mort, fit Domarochinier sur un ton significatif.
- Quoi, "si"? Un homme part en hélicoptère, et de trois ans on n'en
entend plus parler. Il y a eu l'avis de décès dans les journaux, le repas de
funérailles, qu'est-ce qu'il te faut encore? Candide a cassé sa pipe, c'est
évident.
- Nous n'en savons pas assez, dit Domarochinier, pour affirmer quoi que
ce soit de manière absolument catégorique.
Touzik cracha et alla chercher une autre bouteille de kéfir au
comptoir. Domarochinier en profita pour se pencher vers Perets et lui
murmurer à l'oreille, le regard fuyant :
- Notez que pour ce qui est de Candide, des ordres secrets ont été
donnés... Je me considère en droit de vous en informer parce que vous êtes
étranger...
- Quels ordres?
- Le considérer comme vivant, gronda sourdement Domarochinier avant de
s'écarter.
Puis il reprit à voix haute :
- Le kéfir est bien, aujourd'hui, il est frais. Le réfectoire s'emplit
de bruit. Ceux qui avaient fini leur repas se levèrent avec des bruits de
chaises et gagnèrent la sortie. Ils parlaient fort, allumaient leurs
cigarettes et jetaient les allumettes par terre. Domarochinier jetait autour
de lui des regards mauvais et disait à tous ceux qui passaient à proximité :
"Comme vous le voyez, messieurs, c'est quelque peu étrange, mais nous
sommes en train de parler..."
Quand Touzik revint avec sa bouteille, Perets lui dit :
- Est-ce que le manager parlait sérieusement en disant qu'il ne me
donnerait pas de voiture? Il voulait plaisanter, sans doute?
- Plaisanter, pourquoi? Il vous aime beaucoup, PAN Perets, sans vous il
serait malade d'ennui, et il n'a aucun intérêt à vous faire partir, un point
c'est tout... Admettons qu'il vous laisse partir, ça l'avancerait à quoi? Où
vous voyez de la plaisanterie là-dedans?
Perets se mordit la lèvre.
- Comment faire alors pour partir? Je n'ai plus rien à faire ici. Mon
visa touche à sa fin. Et d'abord, je veux partir, voilà tout.
- En général, dit Touzik, on vous vire aussi sec au bout de trois
réprimandes. On vous donne un autobus spécial, on réveille un chauffeur au
milieu de la nuit, vous n'aurez pas le temps de rassembler vos affaires...
Comment ça se passe avec les gars d'ici? Première réprimande : le type est
rétrogradé. Deuxième réprimande : on l'envoie dans la forêt expier ses
péchés. Et à la troisième : au revoir, bonjour chez toi. Si par exemple je
veux me faire licencier, je vide une demi-boutanche et je tape sur la gueule
à celui-là. (Il montrait Domarochinier.) On me supprime aussitôt les
gratifications, et on me met à la charrette à merde. Alors qu'est-ce que je
fais? Je m'enfile une autre demi-bouteille et je lui retape sur la gueule,
vu? Là, je quitte la charrette à merde et je pars à la station biologique
pour faire la chasse aux microbes qu'ils ont là-bas. Mais si je ne veux pas
aller à la station biologique, je bois encore une demi-bouteille et je lui
tape pour la troisième fois sur la gueule. Là, c'est terminé. Je suis
licencié pour actes de voyoutisme et expulsé dans les vingt-quatre heures.
Domarochinier tendit vers Touzik un doigt menaçant :
- Vous faites de la désinformation, Touz, de la désinformation.
D'abord, il doit s'écouler au moins un mois entre chaque acte. Sans quoi,
toutes les fautes sont considérées comme un seul et même délit, et le
perturbateur est simplement mis en prison, sans que l'Administration
elle-même donne suite à l'affaire. Deuxièmement, à la deuxième faute, le
coupable est sans retard envoyé dans la forêt sous la surveillance d'un
garde, de sorte qu'il n'aura pas la possibilité de s'aviser de commettre une
troisième infraction. Ne l'écoutez pas, Perets, il ne comprend rien à ces
problèmes.
Touzik avala une gorgée de kéfir, fit une grimace et cacarda :
- C'est vrai. Là, peut-être qu'effectivement je... Excusez-moi, PAN
Perets.
- Mais non, enfin..., fit Perets d'un ton chagrin. De toute façon je ne
pourrais jamais taper sur quelqu'un, comme ça, sans raison.
- Mais vous êtes pas obligé de lui taper sur la... sur la gueule, dit
Touzik. Vous pouvez lui botter le... les fesses. Ou tout simplement déchirer
son costume.
- Non, je ne peux pas, dit Perets.
- Mauvais, ça, dit Touzik. Ça ira mal pour vous, alors, PAN Perets.
Alors, voilà ce que nous allons faire. Demain matin, vers sept heures, vous
irez au garage, vous vous installerez dans ma voiture et vous attendrez. Je
vous emmènerai.
- Vraiment? demanda Perets, joyeux.
- Oui. Demain je dois aller sur le Continent, transporter de la
ferraille. Vous viendrez avec moi.
Dans un coin, quelqu'un poussa soudain un cri terrible : "Qu'est-ce que
tu as fait? Tu as renversé ma soupe!"
Domarochinier prit la parole :
- L'homme doit être simple et clair. Je ne comprends pas pourquoi vous
voulez partir d'ici, Perets. Personne ne veut partir, mais vous, vous
voulez.
- C'est toujours comme ça chez moi, dit Perets. Je fais toujours tout à
l'envers. Et d'ailleurs, pourquoi l'homme doit-il obligatoirement être
simple et clair?
Touzik renifla son index replié et proféra :
- L'homme doit être sobre. Tu crois pas?
- Je ne bois pas, dit Domarochinier. Et ce pour une raison très simple,
et connue de tout le monde : j'ai le foie malade. Ce n'est donc pas là que
vous pourrez m'attraper, Touz.
- Ce qui m'étonne dans la forêt, reprit Touzik, c'est les marais. Ils
sont brûlants, tu comprends? Je peux pas supporter ça. Je pourrai jamais m'y
habituer. C'est comme de la soupe aux choux bouillante, ça fume, ça sent le
chou. J'ai même essayé de goûter, mais ça n'a pas de goût, ça manque de
sel... Non, la forêt, c'est pas pour l'homme. Elle leur en a fait voir de
toutes les couleurs. On n'arrête pas d'amener du matériel, et il disparaît,
comme englouti dans les glaces, ils en font venir d'autre, et il disparaît
encore...
Une profusion verte et odorante. Profusion de couleur, profusion
d'odeurs. Profusion de vie. Et toujours étrangère. Familière, ressemblante,
mais fondamentalement étrangère. Le plus difficile est de se faire à cette
idée, qu'elle est à la fois étrangère et, familière. Qu'elle est l'émanation
de notre monde, la chair de notre chair, mais qu'elle s'est détachée de nous
et ne veut pas nous connaître. C'est sans doute ainsi que le pithécanthrope
aurait pu penser à nous, ses descendants - avec effroi et amertume...
- Quand viendra l'ordre, proclama Domarochinier, ce ne sera pas avec
nos bulldozers et nos tout-terrain minables que nous irons là-bas, mais avec
quelque chose de sérieux, et en deux mois nous aurons fait de tout ça une
surface bétonnée, sèche et lisse.
- C'est toi qui le feras, dit Touzik. Si on te fout pas sur la gueule
avant, tu feras une surface bétonnée avec ton propre père. Pour la clarté.
Le mugissement profond d'une sirène se fit entendre. Les carreaux des
fenêtres tremblèrent, une sonnerie puissante retentit au-dessus de la porte,
des lumières se mirent à clignoter sur les murs et au-dessus du comptoir
surgit une inscription en lettres énormes : "Debout, dehors!" Domarochinier
se leva à la hâte, manoeuvra l'aiguille de sa montre et partit en courant
sans prononcer une parole.
- Bon, j'y vais, dit Perets. C'est l'heure de travailler.
Touzik acquiesça :
- C'est l'heure. L'heure juste.
Il ôta sa veste fourrée, la roula soigneusement, rapprocha les chaises
et s'allongea, la tête posée sur la veste.
- Donc, demain sept heures? dit Perets.
- Quoi? répondit Touzik d'une voix ensommeillée.
- Je viendrai demain à sept heures.
- Où ça? demanda Touzik en se retournant sur les chaises. Elles
tiennent pas ensemble, les salopes. Combien de fois je leur ai dit : mettez
un divan...
- Au garage, dit Perets. A votre voiture.
- Ah!... Venez, venez, on verra là-bas. C'est pas facile comme affaire.
Il replia les jambes, se croisa les bras et se mit à ronfler. Il avait
les bras velus, et au milieu des poils apparaissait un tatouage. Il y avait
deux inscriptions : "Ce qui nous perd" et "Toujours de l'avant". Perets
gagna la sortie.
Il franchit sur une planchette une énorme flaque qui s'étalait dans
l'arrière-cour, contourna un tumulus de boîtes de conserves vides, se glissa
à travers une fente de la palissade de planches et pénétra dans l'immeuble
de l'Administration par l'entrée de service. Les couloirs étaient sombres et
froids, sentaient la poussière, le papier moisi, le tabac refroidi. Il n'y
avait personne nulle part, aucun bruit ne filtrait à travers les portes
revêtues de moleskine. Perets gagna le premier étage par un étroit escalier
dépourvu de rampe et arriva à une porte surmontée d'une inscription où
clignotaient les mots : "Lave-toi les mains avant le travail." Sur la porte
se détachait un grand "M" noir. Perets poussa le battant et fut quelque peu
ébranlé en découvrant qu'il était arrivé dans son bureau. C'est-à-dire,
évidemment, celui de Kim, le chef du groupe de la Protection scientifique,
mais Perets y avait une table. La table était maintenant à côté de la porte,
près du mur décoré de carreaux de faïence, comme toujours à moitié
recouverte par la "mercedes" sous sa housse, tandis que près de la fenêtre
aux vitres fraîchement lavées se trouvait la table de Kim, lequel Kim était
déjà au travail : assis, un peu voûté, il considérait une règle à calcul.
- Je voulais me laver les mains..., dit Perets, déconcerté.
- Lave-toi, lave-toi, dit Kim en hochant la tête. Tu as un lavabo là.
Ça va être très bien maintenant. Tout le monde va venir chez nous.
Perets alla au lavabo et entreprit de se laver les mains. Il les lava à
l'eau chaude et à l'eau froide, en utilisant deux sortes de savon et une
pâte à dégraisser spéciale, les frotta avec de la filasse et avec des
brosses de diverses duretés. Puis il mit en marche le séchoir électrique et
tint quelques instants ses mains roses et humides dans le hurlement du
courant d'air chaud.
- A quatre heures du matin, on a fait savoir à tout le monde que nous
serions transférés au premier étage, dit Kim. Où étais-tu? Chez Alevtina?
- Non, j'étais au bord de l'à-pic, dit Perets en prenant place à sa
table.
La porte s'ouvrit, le Proconsul entra en coup de vent dans le local,
agita sa serviette pour saluer et disparut en coulisse. On entendit grincer
la porte de la cabine et le verrou claquer. Perets ôta la housse de la
"mercedes", resta un instant assis, immobile, puis alla à la fenêtre et
l'ouvrit.
On ne voyait pas la forêt, mais elle était présente. Elle était
toujours présente, même si on ne pouvait la voir que du bord de l'à-pic.
Partout ailleurs dans l'Administration, il y avait toujours quelque chose
qui la cachait. Elle était cachée par les bâtiments crème des ateliers de
mécanique et par les trois étages du garage réservé aux véhicules personnels
des employés. Elle était cachée par les étables de l'exploitation auxiliaire
et par le linge pendu aux abords de la blanchisserie dont la sécheuse était
perpétuellement cassée. Elle était cachée par le parc avec ses corbeilles de
fleurs et ses pavillons, son manège et ses baigneuses de plâtre couvertes
d'inscriptions au crayon. Elle était cachée par les cottages et leurs
vérandas garnies de lierre, par les croix de leurs antennes de télévision.
Et de là, de la fenêtre du premier étage, on ne voyait pas la forêt à cause
du haut mur de briques non achevé mais déjà très haut que l'on était en
train d'édifier autour du bâtiment bas du groupe de la Pénétration du génie.
La forêt n'était visible que du bord de l'à-pic. Mais l'homme qui n'avait de
sa vie vu la forêt, qui n'en avait jamais entendu parler, qui n'avait jamais
pensé à elle, qui ne la craignait pas et n'en rêvait pas, même cet homme
pouvait facilement en deviner l'existence, du seul fait que l'Administration
existait. Il y a longtemps que je pensais à la forêt, que j'en parlais, que
j'en rêvais, mais je ne soupçonnais même pas qu'elle pût exister en réalité.
Et ce n'est pas en allant pour la première fois au bord de l'à-pic que j'ai
acquis la certitude de son existence, mais en lisant sur une pancarte à
l'entrée l'inscription : "Administration des affaires de la forêt". J'étais
devant cette pancarte, ma valise à la main, couvert de poussière, desséché
par la longue route, je la lisais et la relisais et sentais mes genoux
trembler, car je savais maintenant que la forêt existait, et que tout ce que
je pensais auparavant n'était que le jeu d'une imagination débile, un pâle
mensonge souffreteux. La forêt est, et cette immense bâtisse maussade a la
charge de sa destinée...
- Kim, dit Perets, est-il possible que je parte sans avoir vu la forêt?
Je m'en vais demain.
- Tu veux réellement y aller? demanda Kim distraitement.
Les marais verts et brûlants, les arbres craintifs et nerveux, les
ondines à la surface de l'eau, qui se reposent sous la lune de leur activité
mystérieuse des profondeurs, les aborigènes énigmatiques et circonspects,
les villages désertés...
- Je ne sais pas, dit Perets.
- Tu ne peux pas y aller, Pertchik. Seuls le peuvent les gens qui n'ont
jamais pensé à la forêt. Qui s'en sont toujours moqués éperdument. Mais elle
est trop proche de ton coeur. Pour toi, la forêt est dangereuse parce
qu'elle te trahira.
- Sans doute. Mais si je suis venu ici, c'est uniquement pour la voir.
- Qu'as-tu besoin de vérités amères? Qu'en feras-tu? Et que feras-tu
dans la forêt? Pleurer sur un rêve qui s'est transformé en destin? Prier
pour que tout soit autrement? Ou bien vas-tu entreprendre de transformer ce
qui est en ce qui devrait être?
- Et pourquoi suis-je venu ici?
- Pour être sûr. Tu ne comprends pas à quel point c'est important :
être sûr. Les autres viennent pour tout autre chose. Pour trouver dans la
forêt des mètres cubes de bois. Ou pour trouver la bactérie de la vie. Ou
pour écrire une thèse. Ou pour obtenir un laissez-passer, non pas pour aller
dans la forêt, mais à toutes fins utiles : ça servira un jour ou l'autre et
tout le monde n'en a pas. L'idée suprême, c'est de faire de la forêt un parc
luxueux, comme le sculpteur qui tire la statue du bloc de marbre. Pour
ensuite tondre ce parc. Année après année. Ne pas le laisser redevenir
forêt.
- Je voudrais partir, dit Perets. Je n'ai rien à faire ici. Il faut que
quelqu'un parte - ou bien moi, ou bien vous tous.
- Revenons aux multiplications, dit Kim. Perets s'assit à sa table,
trouva une prise hâtivement installée et brancha la "mercedes".
- Sept cent quatre-vingt-treize cinq cent vingt-deux par deux cent
soixante-six zéro onze...
La "mercedes" se mit à cogner et à tressauter. Perets attendit qu'elle
soit calmée, et lut en bégayant la réponse.
- Bon. Eteins, dit Kim. Maintenant divise-moi six cent
quatre-vingt-dix-huit trois cent douze par dix quinze...
Kim dictait les chiffres, Perets les composait, appuyait sur les
touches ce multiplication et de division, additionnait, retranchait,
extrayait des racines, et tout se passait comme d'habitude.
- Douze par dix. Multiplication, dit Kim.
- Un zéro zéro sept, dicta mécaniquement Perets.
Puis il se reprit et dit :
- Mais elle ment. Ça devrait faire cent vingt.
- Je sais, je sais, fit impatiemment Kim. Un zéro zéro sept. Maintenant
extrais-moi la racine carrée de dix zéro sept...
- Tout de suite, dit Perets.
Le verrou claqua à nouveau derrière la coulisse et le Proconsul
apparut, rose, frais et satisfait. Il se lava les mains en fredonnant d'une
voix agréable un AVE MARIA, puis proféra :
- C'est tout de même un véritable prodige, cette forêt, messieurs! Et
dire que nous parlons d'elle ou écrivons sur elle d'une manière aussi
criminellement insuffisante! Et pourtant elle mérite qu'on écrive sur elle.
Elle ennoblit, elle éveille les sentiments les plus élevés. Elle contribue
au progrès. Elle est elle-même comme le symbole du progrès. Et nous ne
parvenons pas à empêcher la diffusion de fables, d'anecdotes, de rumeurs non
qualifiées. En fait, il n'y a pas de propagande de la forêt. Tout ce qui se
pense et qui se dit sur la forêt!
- Sept cent quatre-vingts multiplié par quatre cent trente-deux, dit
Kim.
Le Proconsul haussa la voix. Celle-ci était forte et bien posée : on
n'entendit plus la "mercedes".
- "Les arbres cachent la forêt"... "Etre perdu dans la forêt"... "Les
brigands de la forêt"... Voilà ce que nous devons combattre! Voilà ce que
nous devons extirper! Vous, par exemple, monsieur Perets, pourquoi ne
luttez-vous pas? Vous pourriez faire au club un exposé circonstancié et
judicieux sur la forêt, et vous ne le faites pas. Il y a longtemps que je
vous observe, que j'attends, mais en vain. Qu'y a-t-il?
- C'est que je n'ai jamais été là-bas, dit Perets.
- Pas grave. Moi non plus, je n'y suis jamais allé, mais j'ai fait une
conférence et à en juger par les échos que j'ai reçus, c'était une
conférence très utile. La question n'est pas de savoir si on a ou non été
dans la forêt, la question est de dépouiller les faits de leur gangue de
mysticisme et de superstition, de mettre à nu la substance en arrachant les
oripeaux dont elle a été affublée par les esprits mesquins et
militaristes...
- Deux fois huit divisé par quarante-neuf moins sept fois sept, dit
Kim.
La "mercedes" se mit à l'oeuvre. Le Proconsul haussa à nouveau la voix.
- Je l'ai fait en tant que philosophe de formation, vous pourriez le
faire en tant que linguiste... Je vous donnerai les thèses et vous les
développerez à la lumière des dernières acquisitions de la linguistique...
Au fait, quel est votre sujet de thèse?
- C'est "Les particularités du style et de la rythmique de la prose
féminine de la basse époque Heian, sur la base du " Makura-no sôshi "." Je
crains que...
- Sen-sa-tion-nel! C'est précisément ce qu'il nous faut. Vous
soulignerez qu'il n'y a pas de marais et de fondrières, mais de
merveilleuses boues curatives. Pas d'arbres sauteurs, mais le produit d'une
science hautement évoluée. Pas d'indigènes, pas de sauvages, mais une
antique civilisation d'hommes fiers, libres, aux idéaux élevés, des hommes
modestes et forts. Et pas d'ondines! Pas de brumes lilas, pas d'allusions
brumeuses - pardonnez-moi ce calembour malheureux... Ce sera sensationnel,
MEIN HERR Perets, fabuleux. Et c'est très bien que vous connaissiez la
forêt, que vous puissiez faire part de vos impressions personnelles. Ma
conférence étant bonne aussi, mais, j'en ai peur, quelque peu fastidieuse.
Comme matériau de base, j'ai utilisé les protocoles des réunions. Mais vous,
en tant qu'explorateur de la forêt...
- Je ne suis pas explorateur de la forêt, tenta de plaider Perets. On
ne me laisse pas y aller. Je ne connais pas la forêt.
Le Proconsul hocha distraitement la tête et nota rapidement quelque
chose sur sa manchette.
- Oui. Oui, oui. C'est malheureusement l'amère vérité. Malheureusement,
cela se trouve encore chez nous - formalisme, bureaucratisme, approche
euristique de la personnalité... Vous pouvez aussi parler de cela entre
autres. Vous pouvez, vous pouvez, tout le monde en parle. Moi j'essaierai de
régler votre intervention avec la direction. Je suis terriblement content,
Perets, que vous preniez enfin part à notre travail. Il y a longtemps que je
vous suis de très près... Voilà, je vous ai inscrit pour la semaine
prochaine.
Perets arrêta la "mercedes".
- Je ne serai pas là la semaine prochaine. Mon visa vient à expiration,
et je pars. Demain.
- Nous arrangerons ça d'une manière ou d'une autre. J'irai voir le
Directeur, il est lui-même membre du club, il comprendra. Considérez que
vous avez une semaine de plus.
- Il ne faut pas, dit Perets. i1 ne faut pas! Le Proconsul le regarda
droit dans les yeux :
- Il faut! Vous le savez très bien, Perets, il faut! Au revoir. Il
porta deux doigts à la hauteur de sa tempe et s'éloigna en agitant sa
serviette.
- Une véritable toile d'araignée, dit Perets. Que suis-je pour eux? Une
mouche? Le manager ne voulait pas que je m'en aille. Alevtina ne veut pas,
et maintenant celui-là...
- Moi non plus je ne veux pas que tu partes, dit Kim.
- Mais je ne peux plus rester ici!
- Sept cent quatre-vingt-dix-sept multiplié par quatre cent
trente-deux...
"De toute façon je partirai, se disait Perets en appuyant sur les
touches. Vous ne le voulez pas, mais je partirai. Je ne jouerai pas au
ping-pong avec vous, je ne jouerai pas aux échecs avec vous, je ne veux pas
dormir et prendre du thé et de la confiture avec vous, je ne veux plus
chanter de chansons pour vous, compter sur la "mercedes" pour vous,
débrouiller vos discussions et maintenant faire des conférences que de toute
façon vous ne comprendrez pas. Et je ne veux pas penser pour vous, faites-le
vous-mêmes, moi je m'en vais. Je pars, je pars. De toute façon, vous ne
comprendrez jamais que penser ce n'est pas une distraction mais une
nécessité..."
Au-dehors, derrière le mur en construction, on entendait les cognements
sourds d'un mouton, le bruit des marteaux pneumatiques, le fracas des
briques qui se déversaient. Sur le mur étaient assis côte à côte quatre
ouvriers en casquette, torse nu, qui fumaient. Puis ce fut sous la fenêtre
même le vrombissement et la pétarade d'un moteur de moto.
- Quelqu'un qui vient de la forêt, commenta Kim. Dépêche-toi de me
multiplier soixante par soixante.
La porte s'ouvrit violemment et un homme fit irruption dans la pièce.
Il portait une combinaison dont le capuchon déboutonné ballottait sur sa
poitrine par-dessus le cordon de l'émetteur. Des bottes jusqu'à la ceinture,
la combinaison était couverte d'aiguilles de jeunes pousses d'un rose pâle
et autour de la jambe droite s'enroulait le fouet orange d'une liane d'une
longueur démesurée qui traînait par terre. La liane continuait à se
tortiller, et Perets eut l'impression d'être en présence d'un tentacule
projeté par la forêt elle-même, qui, bientôt se tendrait et qui entraînerait
l'homme sur le chemin inverse, à travers les couloirs de l'Administration,
en bas de l'escalier, lui ferait longer le mur, le réfectoire, les ateliers,
l'attirerait encore plus bas, dans la rue poussiéreuse, à travers le parc,
ses statues et ses pavillons, vers le début de la corniche, vers les portes,
mais il passerait à côté des portes et serait entraîné plus bas, vers
l'à-pic...
L'homme portait des lunettes de moto, son visage était couvert d'une
épaisse couche de poussière, et Perets ne reconnut pas tout de suite en lui
Stoïan Stoïanov, de la station biologique. Il tenait à la main un gros sac
en papier. Il fit quelques pas sur le sol revêtu d'une mosaïque qui
représentait une femme sous la douche et s'arrêta devant Kim, tenant le sac
en papier caché derrière son dos et faisant d'étranges mouvements avec sa
tête, comme s'il avait eu des démangeaisons dans le cou.
- Kim, dit-il, c'est moi.
Kim ne répondit pas. On entendait sa plume qui grattait et déchirait le
papier.
- Kimouchka, reprit Stoïan d'une voix implorante, je t'en supplie.
- Fous le camp, dit Kim. Maniaque.
- C'est la dernière fois, dit Stoïan. La dernière des dernières.
Il eut un nouveau mouvement de tête et Perets aperçut sur son cou
maigre à la peau rasée, dans le petit creux sous la nuque, une courte pousse
rosâtre, fine, aiguë, qui s'enroulait en spirale, comme tremblant d'une
sorte d'avidité.
- Tu n'as qu'à dire que c'est à cause de Stoïan, un point c'est tout.
Si on t'invite au cinéma, dis que tu as un travail urgent à terminer ce
soir. Si c'est pour le thé, dis par exemple que tu viens de le prendre. Si
on t'invite à boire du vin, refuse aussi. Hein? Kimouchka! La dernière des
dernières des dernières!
- Qu'est-ce que tu as à rentrer la tête dans les épaules comme ça?
demanda méchamment Kim. Allons, tourne-toi.
- Ça te reprend? demanda Stoïan en se tournant. Ce n'est pas grave. Tu
n'as qu'à transmettre, tout le reste est sans importance.
Penché par-dessus la table, Kim s'affairait sur le cou de Stoïan,
pressait et massait, les coudes écartés, en grinçant des dents d'un air
dégoûté et marmonnant des jurons. La tète baissée, le cou offert, Stoïan
dansait patiemment d'un pied sur l'autre.
- Salut, Pertchik, dit-il. Il y a longtemps que je ne t'avais pas vu.
Qu'est-ce que tu fais ici? J'ai encore apporté quelque chose que tu
pourras... Pour la dernière fois...
Il déplia le papier et montra à Perets un petit bouquet de fleurs
sauvages d'un vert vénéneux.
- Et elles sentent! Comment qu'elles sentent!
- Mais arrête de remuer, lui cria Kim. Reste tranquille! Maniaque,
chiffe!
- Maniaque, chiffe, soit! approuva avec enthousiasme Stoïan. Pour la
dernière fois, la dernière des dernières.
Les pousses rosés sur sa combinaison commençaient à se faner, se
ridaient et tombaient à terre, sur le visage de brique de la femme sous la
douche.
- C'est fini, dit Kim. Décampe!
Il se détacha de Stoïan et jeta dans le seau à ordures une chose
sanglante, à demi vivante, qui continuait à se tordre.
- Je lève le camp, dit Stoïan. Tout de suite. Tu sais, Rita a encore
fait des siennes, et j'ai un peu peur de quitter la station biologique.
Pertchik, tu devrais venir chez nous, tu leur parlerais...
- Et puis quoi encore! dit Kim. Perets n'a rien à faire là-bas.
- Comment, rien? s'écria Stoïan. Quentin fond à vue d'oeil. Ecoute-moi
: il y a une semaine, Rita s'est enfuie, bon, on n'y peut rien... Mais cette
nuit elle est revenue trempée, blanche, glacée. Un garde a voulu s'y
frotter, elle lui a fait quelque chose, on ne sait pas quoi, et maintenant
il se traîne comme un perdu. Et tout le lotissement expérimental est envahi
par l'herbe.
- Et alors? demanda Kim.
- Quentin a pleuré toute la matinée...
- Tout ça je le sais, l'interrompit Kim. Mais je ne comprends pas ce
que Perets a à faire là-dedans.
- Comment ça, ce qu'il a à faire? Qu'est-ce que tu racontes? Qui y
a-t-il à part Perets? Pas moi, non? Pas toi, non plus... Et on ne va pas
faire appel à Domarochinier, a Claude-Octave, tout de même!
Kim frappa la table de sa main :
- Ça suffit! Va travailler et que je ne te voie plus ici pendant les
heures de service. Ne me pousse pas à bout.
- C'est fini, se hâta de dire Stoïan. C'est fini. Je m'en vais. Mais tu
transmettras?
Il posa le bouquet sur la table et s'enfuit en criant : "Le cloaque est
encore en travail..."
Kim prit un balai et poussa les débris dans un coin.
- Un imbécile sans cervelle, commenta-t-il. Et cette Rita... Recompte
tout encore une fois. Ça les démolira, cet amour...
Sous la fenêtre, l'irritante pétarade de la moto s'éleva à nouveau,
puis tout redevint silencieux à l'exception des coups sourds du mouton
derrière le mur.
- Que faisais-tu ce matin au bord de l'à-pic, Perets? demanda Kim.
- Je voulais voir le Directeur. On m'a dit qu'il faisait parfois sa
gymnastique là-bas. Je voulais lui demander de m'envoyer dans la forêt, mais
il n'est pas venu. Tu sais, Kim, je crois que tout le monde ment ici. J'ai
parfois même l'impression que toi aussi tu mens.
- Le Directeur, énonça pensivement Kim. C'est peut-être une idée. Tu es
quelqu'un de courageux...
- De toute façon je n'en vais demain. Touzik m'emmènera, il l'a promis.
Dis-toi bien que demain je ne serai plus là.
- Je ne m'attendais pas à ça, poursuivit Kim sans écouter. Très
courageux... On pourrait peut-être t'envoyer là-bas, que tu te rendes
compte?
II
Perets s'éveilla au contact de doigts froids sur son épaule nue. Il
ouvrit les yeux et aperçut au-dessus de lui un homme en sous-vêtements. Il
n'y avait pas de lumière dans la pièce, mais l'homme était éclairé par un
rayon de lune et l'on voyait son visage blanc et ses yeux exorbités.
- Qu'est-ce que vous voulez? demanda Perets en un murmure.
- Il faut évacuer, répondit l'homme, à voix basse lui aussi.
"Ah! c'est le commandant", se dit avec soulagement Perets.
- Evacuer, pourquoi? demanda-t-il en se soulevant sur un coude. Evacuer
quoi?
- L'hôtel est complet. Vous devez évacuer les lieux.
Perets fit le tour de la pièce d'un regard désemparé. Tout était comme
avant, comme avant les trois autres lits étaient vides.
- Inutile d'inspecter, fit le commandant. Nous savons ce qu'il y a à
voir. De toute façon, il faut changer votre literie pour la donner à
nettoyer. Vous ne le ferez pas de vous-même, vous n'avez pas reçu
l'éducation adéquate...
Perets comprit : le commandant avait peur, et il le prenait de haut
pour se donner de l'assurance. Il était dans un état tel qu'un simple
contact eût suffi pour qu'il se mette à hurler, à glapir, à entrer en
transes, à briser la fenêtre pour appeler au secours.
- Allons, allons, la literie, on vous dit, fit le commandant, saisi
d'une sorte de terrible impatience, en arrachant l'oreiller de sous la tête
de Perets.
- Enfin quoi, articula Perets, il faut absolument maintenant, en pleine
nuit?
- C'est l'heure.
- Seigneur! vous n'avez pas toute votre tête à vous. Bon, d'accord...
Prenez les draps, je m'en passerai, je n'avais plus que cette nuit à passer
de toute façon.
Il se leva et, pieds nus sur le sol froid, entreprit de retirer la
housse de l'oreiller. Le commandant, comme figé sur place, suivait ses
mouvements de ses yeux exorbités. Ses lèvres tremblaient.
- Réparations, lâcha-t-il enfin. Il est temps de faire des réparations.
La tapisserie est toute déchirée, le plafond fissuré, le planchéiage à
refaire...
Sa voix s'affermit :
- Donc, vous devez de toute façon évacuer. Les réparations vont
commencer incessamment.
- Les réparations?
- Les réparations. Vous avez vu l'état de la tapisserie? Les ouvriers
arrivent.
- Maintenant? Tout de suite?
- Maintenant. Tout de suite. Il est impensable d'attendre plus
longtemps. Le plafond est complètement fissuré. Il n'y a qu'à voir.
Perets se sentit soudain glacé. Il abandonna la housse et saisit son
pantalon.
- Quelle heure est-il? demanda-t-il.
- Minuit passé, répondit le commandant en baissant la voix et jetant un
regard circonspect autour de lui.
- Et où vais-je aller? dit Perets, enfilant une jambe de son pantalon,
en équilibre sur un pied. Vous n'avez qu'à me mettre ailleurs, dans une
autre chambre...
- Tout est complet. Et là où ce n'est pas complet, c'est en
réparations.
- Chez le veilleur, alors...
- C'est complet.
Perets fixa tristement la lune.
- Dans le débarras, alors. Dans le débarras, dans la lingerie, dans le
poste d'électricité. Il ne me reste plus que six heures à dormir. A moins
que vous ne puissiez trouver à me loger chez vous, d'une manière ou d'une
autre...
Le commandant s'agita soudain à travers la pièce. Il courait d'un lit à
l'autre, nu-pieds, blême, effrayant comme une apparition. Enfin, il s'arrêta
et proféra d'une voix geignarde :
- Mais enfin quoi? Je suis un homme civilisé, j'ai fait deux instituts,
je ne suis pas un quelconque indigène... Je comprends tout! Mais c'est
impossible, vous comprenez! Absolument impossible! (Il bondit vers Perets et
lui murmura à l'oreille :) Votre visa est arrivé à expiration. Il y a déjà
vingtsept minutes qu'il est expiré, et vous êtes toujours là! Vous ne devez
pas être là. Je vous en supplie... (Il se laissa lourdement tomber sur les
genoux et alla chercher sous le lit les chaussettes et les chaussures de
Perets.) Je me suis réveillé en nage à minuit moins cinq. Bon, je crois que
c'est tout. Ma fin est venue. Je suis parti comme j'ai été. Je ne me
souviens de rien. Des nuages dans les rues, des clous aux pieds... Et ma
femme qui doit accoucher... Habillez-vous, habillez-vous, je vous en prie...
Perets s'habilla à la hâte. Il comprenait mal. Le commandant n'arrêtait
pas de courir entre les lits, piétinait les carrés de lune, jetait des
regards dans le couloir, se penchait à la fenêtre et murmurait :
"Mon Dieu, enfin..."
- Je peux au moins vous laisser ma valise? demanda Perets.
Le commandant eut un claquement de mâchoires.
- En aucun cas! Vous voulez me perdre... Il faut être sans coeur! Mon
Dieu, mon Dieu...
Perets ramassa ses livres, ferma non sans peine sa valise, prit son
manteau sur le bras et demanda :
- Et maintenant où vais-je aller?
Le commandant ne répondit pas. Il attendait, trépignant d'impatience
Perets prit sa valise et gagna la rue par l'escalier sombre et silencieux.
Il s'arrêta sur le perron et, tentant de calmer son tremblement, écouta un
moment la voix du commandant qui expliquait au veilleur ensommeillé : "...
Il va vouloir rentrer. Il ne faut pas le laisser faire! Son... (sinistre
murmure confus) Compris? Tu réponds..." Perets s'assit sur sa valise et
étendit son manteau sur ses genoux.
- Non, je vous en prie, fit la voix du comman dant derrière lui. Je
vous demande de quitter le perron. Je vous demande d'évacuer complètement le
territoire de l'hôtel.
Il fallut partir. Perets posa sa valise sur la chaussée. Le commandant
piétina encore un peu en grommelant : < Je vous en prie instamment... ma
femme... sans excès d'aucune sorte... les conséquences... impossible..."
Puis il partit en frôlant le mur, silhouette blanche dans ses
sous-vêtements. Perets vit les fenêtres noires des cottages, les fenêtres
noires de l'Administration, les fenêtres noires de l'hôtel. Nulle part il
n'y avait de lumière, les ampoules des rues elles-mêmes étaient éteintes. Il
n'y avait que la lune, ronde, brillante et méchante.
Et soudain il découvrit qu'il était seul. Personne auprès de lui.
Autour, les gens dorment, et ils m'aiment tous, je le sais, je m'en suis
souvent aperçu. Et pourtant je suis seul, comme s'ils étaient tous morts
d'un coup ou subitement devenus mes ennemis... Et le commandant est un brave
monstre d'homme affligé de la maladie de Basedow, un malchanceux qui s'est
collé à moi du premier jour qu'il m'a vu. Nous avons joué du piano à quatre
mains et avons parlé, et j'étais le seul avec qui il osait parler, avec qui
il se sentait un homme à part entière, et pas le père de sept enfants. Et
Kim. Il est revenu de la chancellerie avec une énorme liasse de
dénonciations. Quatre-vingt-douze dénonciations me concernant, toutes
écrites de la même main et signées de noms différents. Comme quoi je volais
à la poste la cire à cacheter de l'Etat, j'avais amené dans ma valise une
maîtresse mineure que je cachais dans le sous-sol de la boulangerie, et bien
d'autres choses encore... Et Kim avait lu ces dénonciations, en avait jeté
certaines au panier et avait mis les autres de côté en marmonnant : "Ça,
c'est à creuser." Et c'était inattendu et effrayant, insensé et
repoussant... Les regards furtifs qu'il me jetait, et ses yeux qu'il
détournait aussitôt...
Perets se leva, prit sa valise et partit à l'aventure, là où le
mènerait son inspiration. Mais son inspiration ne le conduisait nulle part.
Il tituba, éternua de poussière et sans doute tomba à plusieurs reprises. La
valise était incroyablement lourde, comme impossible à diriger. Elle se
frottait à la jambe comme un fardeau, puis s'envolait pesamment et
resurgissait des ténèbres pour venir battre le genou. Dans une sombre allée
du parc où ne brillait aucune lumière et où seules les statues aussi
incertaines que le commandant apportaient une vague blancheur, la valise
s'aggrippa soudain au pantalon par une de ses boucles qui s'était détachée
et Perets, en désespoir de cause, l'abandonna. L'heure du désespoir était
venue. Aveuglé par les larmes, Perets se fraya un chemin à travers les haies
sèches et bardées de piquants poussiéreux, franchit quelques marches, tomba
lourdement sur le dos et, à bout de forces, tremblant de douleur et de
compassion, se laissa tomber à genoux au bord de l'à-pic.
Mais la forêt demeurait indifférente. Si indifférente qu'elle ne se
laissait même pas voir. Sous l'à-pic, tout était sombre et ce n'était qu'à
l'horizon que l'on voyait apparaître quelque chose de gris et d'informe,
vaste et stratifié qui luisait mollement sous la lune.
- Réveille-toi, implora Perets. Regarde-moi maintenant que nous sommes
seuls, n'aie pas peur, ils sont tous endormis. Tu n'as vraiment jamais eu
besoin d'aucun d'entre nous? Ou peut-être tu ne comprends pas ce que ça veut
dire, besoin? C'est quand on ne peut pas se passer... c'est quand on pense
tout le temps à... C'est quand toute la vie se tend vers... Je ne sais pas
qui tu es. Et même ceux qui sont absolument persuadés de le savoir ne le
savent pas. Tu es ce que tu es, mais je peux espérer que tu es telle que
toute ma vie j'ai voulu te voir : bonne et intelligente, indulgente et
compréhensive, attentive et peut-être même reconnaissante. Nous avons perdu
tout cela, nous n'avons plus assez de force ni de temps, nous ne faisons
qu'ériger des monuments toujours plus grands, toujours plus hauts, toujours
moins chers, mais nous souvenir, nous souvenir nous ne pouvons plus. Mais
toi, tu es différente, et c'est pourquoi je suis venu à toi de loin, sans
même croire à ton existence. Et se pourrait-il que tu n'aies pas besoin de
moi? Non, je vais te dire la vérité. J'ai peur de ne pas avoir non plus
besoin de toi. Nous nous sommes aperçus, mais nous ne sommes pas devenus
plus proches, et il ne devait pas en être ainsi. Peut-être parce qu'ils sont
entre nous? Ils sont nombreux, je suis seul, mais je suis l'un d'eux et tu
ne peux évidemment pas me distinguer dans la foule, et je ne vaux peut-être
pas la peine d'être distingué. J'ai peut-être moi-même imaginé les qualités
humaines qui devaient te plaire, mais te plaire à toi telle que je t'ai
imaginée et non à toi telle que tu es...
Des flocons de lumière blancs et brillants se levèrent à l'horizon,
s'étendirent et tout d'un coup, à droite sous la falaise, sons le rocher en
surplomb, des faisceaux de projecteurs se déchaînèrent pour fouiller le
ciel, pour se perdre dans les couches de brouillard. Les flocons lu lumineux
à l'horizon s'étirèrent, se gonflèrent, devinrent des nuages blanchâtres et
s'éteignirent. Quelques instants plus tard, les projecteurs s'éteignirent
aussi.
- Ils ont peur, dit Perets. Moi aussi, j'ai peur. Pas seulement peur de
toi, mais aussi peur pour toi. Tu ne les connais pas encore. D'ailleurs, je
les connais aussi très mal. Je sais seulement qu'ils sont capables de tous
les excès, du plus extrême dans l'aveuglement comme dans la sagesse, dans la
férocité comme dans la pitié, dans le déchaînement comme dans la retenue. II
ne leur manque qu'une chose : la compréhension. Ils ont toujours remplacé la
compréhension par des succédanés - foi, athéisme, indifférence, mépris. Ce
qui est toujours apparu être le plus simple. Plus simple de croire que de
comprendre. Plus simple d'être désabusé que de comprendre. Entre autres
choses, je m'en vais demain, mais cela ne veut encore rien dire. Ici je ne
peux pas t'aider, tout est trop résistant, trop en place. Ici je suis trop
visiblement déplacé, étranger. Mais je trouverai le point d'application des
forces, ne t'inquiète pas. C'est vrai, ils peuvent te souiller
irréversiblement, mais cela aussi prend du temps, et beaucoup : il leur faut
trouver le moyen le plus efficace, le plus économique, et sur tout le plus
simple. Nous nous battrons encore, s'il y a de quoi se battre... Au revoir.
Perets se leva et s'avança tout droit à travers les buissons, dans le
parc, dans l'allée. Il tenta de retrouver sa valise mais ne la retrouva pas.
Il revint alors dans la grand-rue, vide et éclairée par la seule lune. Il
était plus d'une heure du matin quand il s'arrêta devant la porte
obligeamment ouverte de la bibliothèque de l'Administration. Les fenêtres
étaient tendues de stores lourds, mais l'intérieur était brillamment
éclaire, comme une salle de bal. Le parquet se craquelait et grinçait
désespérément, et autour étaient les livres. Les rayonnages ployaient sous
les livres, les livres étaient entassés sur les tables et dans les coins, et
à part Perets et les livres il n'y avait pas dans la bibliothèque âme qui
vive.
Perets se laissa tomber dans un grand vieux fauteuil, étendit les
jambes, se renversa en arrière et posa tranquillement ses bras sur les
accoudoirs.
Alors, qu'est-ce que vous faites là? dit-il aux livres. Fainéants!
C'est pour ça qu'on vous a écrits? Parlez-moi, racontez-moi les semailles.
Combien a-t-on semé? Combien de sage, de bon, d'éternel? Et quelles sont les
prévisions pour la récolte? Et surtout, quelles pousses lèveront? Vous vous
taisez... Toi, là, comment déjà... Oui, oui, toi en deux tomes. Combien
d'hommes t'ont lu? Et combien t'ont compris? Je t'aime beaucoup, ancêtre, tu
es un bon et honnête camarade. Tu n'as jamais crié, tu ne t'es jamais vanté,
jamais frappé la poitrine. Bon et honnête. Et ceux qui te lisent deviennent
aussi bons et honnêtes. Ne serait-ce que pour un temps. Même malgré eux.
Mais tu sais, il y en a qui pensent que pour avancer, la bonté et
l'honnêteté ne sont pas tellement nécessaires. Que pour ça il faut des
jambes. Et des souliers. Même des pieds sales et des souliers non cirés. Le
progrès peut être complètement indifférent aux notions de bonté et de
droiture, comme il l'a fait jusqu'à maintenant. L'Administration, par
exemple, n'a pas besoin, pour fonctionner correctement, de bonté ou
d'honnêteté. C'est agréable, souhaitable, mais absolument pas nécessaire.
Comme le latin pour un nageur. Les biceps pour un comptable. Comme le
respect de la femme pour Domarochinier... Mais tout dépend de ce que l'on
appelle progrès. On peut l'envisager sous l'angle des "Oui mais" bien connus
: alcoolique, soit, oui mais quel spécialiste! Débauché, oui mais quel
propagandiste! Voleur, disons profiteur, oui mais quel administrateur!
Meurtrier, oui mais quelle discipline et quelle abnégation... Mais on peut
aussi concevoir le progrès comme transformation de tous dans le sens de la
bonté et de l'honnêteté. Et alors nous verrons peut-être un temps où l'on
dira : c'est un spécialiste, bien sûr, il s'y connaît, mais c'est un sale
type, il faut le chasser... Ecoutez, livres, savez-vous que vous êtes plus
nombreux que les humains? Si tous les hommes disparaissaient, vous pourriez
peupler la terre et vous seriez alors comme les hommes. Il y en a parmi vous
de bons et honnêtes, des sages, des savants, mais aussi des cervelles
d'oiseau, des sceptiques, des schizophrènes, des meurtriers, des suborneurs,
des enfants, des prédicateurs moroses, des imbéciles contents d'eux-mêmes,
et des braillards enroués aux yeux injectés. Et vous ne sauriez pas pourquoi
vous êtes là. Au fait, à quoi servez-vous? Vous êtes nombreux à offrir la
connaissance, mais à quoi sert la connaissance dans la forêt? La
connaissance n'a rien à voir avec la forêt. C'est comme si on prenait soin
d'inculquer à un futur bâtisseur de cités radieuses l'art des fortifications
: quels que soient ses efforts par la suite pour construire un stade ou une
maison de repos, il n'arriverait jamais à construire qu'une redoute maussade
bardée de flèches, d'escarpes et de contrescarpes. Ce que vous avez donné
aux gens qui sont allés dans la forêt, ce n'est pas la connaissance, mais
des préjugés... Il y en a d'autres parmi vous qui inspirent le scepticisme
et le découragement. Et ceci non pas en raison de leur noirceur ou de leur
cruauté, ni parce qu'ils proposent l'abandon de toute espérance, mais parce
qu'ils mentent. Il y a des mensonges radieux, pleins de sifflotements
allègres et de chansons entraînantes, des mensonges geignards qui tentent en
gémissant de se justifier. Ma s ce sont toujours des mensonges. Etrangement,
ce n'est jamais ces livres que l'on brûle, que l'on retire des
bibliothèques. Jamais encore dans toute l'histoire de l'humanité le mensonge
n'a été jeté au feu. Ou alors par accident, parce qu'on n'avait pas compris
ou qu'on avait cru. Dans la forêt aussi ils sont inutiles. Ils ne sont
utiles nulle part. C'est sans doute précisément pour cela qu'il y en a
tant... enfin pas pour cela mais parce qu'on les aime... Les ténèbres des
vérités amères sont plus chères à notre coeur... Quoi? Qui est-ce qui parle
ici? Ah, c'est moi... Donc je disais qu'il y a aussi des livres... quoi?
- Silence, il n'a qu'à dormir...
- Il aurait bu un coup, au lieu de dormir...
- Mais arrête ton chahut... Ah, mais c'est Perets.
- Et après? Occupe-toi plutôt de toi...
- Personne pour s'occuper de lui, le pauvre...
- Je ne suis pas un pauvre, marmonna Perets.
Et il se réveilla.
En face de lui, un escabeau de bibliothèque était placé devant les
rayonnages. Alevtina, du laboratoire de photo, se trouvait sur la plus haute
marche. Touzik, le chauffeur, maintenait l'échelle de ses bras tatoués et
regardait vers le haut.
- Il est toujours comme ça un peu perdu, disait Alevtina en considérant
Perets. Et il n'a pas dîné, évidemment. Il faudrait le réveiller, qu'il
boive au moins un peu de vodka... Je me demande ce que des gens comme lui
peuvent rêver?
- Moi, ce que je vois, je le rêve pas, fit Touzik, les yeux levés.
- Tu vois quelque chose de nouveau? Que tu n'avais jamais vu avant?
demanda Alevtina.
- Non, dit Touzik. On peut pas dire que ce soit particulièrement neuf,
mais c'est comme au cinéma : on peut le voir vingt fois, et c'est toujours
avec plaisir.
Sur la troisième marche de l'escabeau se trouvait un énorme CHTROUTSEL
coupé en tranches, sur la quatrième des concombres et des oranges pelées, et
sur la cinquième une bouteille à moitié vide flanquée d'un pot à crayons en
matière plastique.
- Regarde tant que tu veux, mais tiens bien l'échelle, fit Alevtina,
qui se mit en devoir d'extraire des rayons supérieurs d'épaisses revues et
des dossiers aux couvertures défraîchies. Elle souffla pour enlever la
poussière, fit une grimace, tourna quelques pages, mit à part quelques
chemises et remit les autres à leur place. Le chauffeur Touzik renifla
bruyamment.
- Il te faut aussi ceux de l'avant-dernière année? demanda Alevtina.
- Il me faut une chose, fit Touzik, énigmatique. Je vais réveiller
Perets, maintenant.
- Ne t'en va pas de l'échelle, dit Alevtina.
- Je ne dors pas, intervint Perets. Il y a longtemps que je vous
regarde.
- De là-bas on ne voit rien, dit Touzik. Venez ici, PAN Perets : ici il
y a tout : des femmes, du vin et des fruits...
Perets se leva en boitillant sur sa jambe ankylosée, s'approcha de
l'escabeau et se versa à boire.
- Qu'est-ce que vous avez rêvé, Pertchik? demanda Alevtina du haut de
l'échelle.
Perets leva machinalement la tête, et baissa aussitôt les yeux.
- Ce que j'ai rêvé? Des bêtises... Je parlais avec les livres.
Il avala le contenu du gobelet et prit un quartier d'orange.
- Tenez ça une seconds, PAN Perets, dit Touzik. J'ai soif moi aussi.
- Alors tu veux ceux de l'avant-dernière année? demanda Alevtina.
- Evidemment! (Touzik versa le liquide dans le gobelet et choisit un
concombre.) L'avant-dernière, et l'avant-avant-dernière. J'en ai toujours
besoin. Ça a toujours été comme ça, et je ne peux pas vivre sans ça. Et
personne ne peut vivre sans ça. Il y en a qui ont besoin de plus, d'autres
de moins... Je le dis toujours : vous pouvez toujours me faire la leçon, je
suis comme ça. (Touzik but avec une satisfaction manifeste et mordit dans le
concombre craquant.) Et on peut pas vivre comme je vis ici. J'en supporterai
encore un peu, puis je prendrai la voiture et j'irai me chercher une ondine
dans la forêt...
Perets tenait l'échelle et s'efforçait de penser au lendemain, mais
Touzik, assis sur la première marche de l'escabeau, avait entrepris de
raconter comment, dans sa jeunesse, lui et des amis avaient surpris un
couple en banlieue, avaient rossé et chassé le galant, et avaient ensuite
essayé de se servir de la femme. Il faisait froid, humide, et à cause de
leur extrême jeunesse à tous, personne n'était arrivé à rien. La femme
pleurait, avait peur, et l'un après l'autre les amis de Touzik avaient
abandonné, et seul lui, Touzik, avait continué à s'accrocher à la femme dans
l'arrière-cour bourbeuse, l'empoignant, jurant, croyant toujours que ça
allait y être, mais sans résultat, jusqu'au moment où il l'avait emmenée
chez elle, dans sa propre maison, l'avait serrée contre la rampe de fer de
l'escalier sombre et avait enfin eu ce qu'il voulait. Racontée par Touzik,
l'histoire était follement passionnante et drôle.
- C'est pour ça que les petites ondines ne risquent pas de m'échapper,
dit Touzik. Je laisse jamais tomber, et c'est pas là que je vais commencer.
Chez moi, pas de fraude sur la marchandise : le dedans vaut le dehors.
Il avait un beau visage hâlé, d'épais sourcils, le regard vif et une
dentition remarquable. Il ressemblait énormément à un Italien. Mais il
sentait des pieds.
- Mais qu'est-ce qu'ils fabriquent, qu'est-ce qu'ils fabriquent, disait
Alevtina. Tous les dossiers sont mélangés. Tiens, prends toujours ceux-là en
attendant.
Elle se pencha et fit passer à Touzik une pile de dossiers et de
revues. Celui-ci prit le tas, lut mentalement quelques pages en remuant les
lèvres, compta les dossiers et dit :
- Il m'en faut encore deux.
Perets tenait toujours l'échelle, le regard fixé sur ses poings serrés.
Demain à cette heure je ne serai plus là, se disait-il. Je serai assis dans
la cabine à côté de Touzik, il fera chaud, le métal commencera à peine à
refroidir. Touzik allumera les phares, s'installera confortablement, le
coude gauche appuyé contre la portière et commencera à parler de la
politique mondiale. Je ne le laisserai plus parler de rien d'autre II pourra
s'arrêter à chaque buvette, prendre en route qui il voudra, il pourra même
faire un détour pour ramener à quelqu'un une batteuse de l'atelier de
réparations. Mais je ne le laisserai parler que de politique mondiale. Ou
bien je l'interrogerai sur les différents types d'automobiles. Sur les taux
de consommation en carburant, sur les pannes, sur les meurtres d'inspecteurs
véreux. Il raconte bien, et on ne sait jamais s'il ment ou s'il dit la
vérité...
Touzik avala une nouvelle rasade de liquide, clappa les lèvres, jeta un
regard sur les jambes d'Alevtina et entreprit de poursuivre son récit en le
ponctuant de trépignements, de gestes expressifs et d'éclats de rire joyeux.
S'attachant scrupuleusement à la chronologie, il raconta l'histoire de sa
vie sexuelle d'année en année, mois après mois. La cuisinière du camp de
concentration où il avait été enfermé pour avoir volé du papier au temps de
la pénurie (la cuisinière répétait toujours : "Fais attention, Touzik, ne me
joue pas de tour!..."), la fille d'un détenu politique dans ce même camp
(elle ne se souciait pas de savoir avec qui elle allait, elle était
persuadée que de toute façon elle finirait au crématoire), la femme d'un
marin dans une ville portuaire, qui tentait ainsi de se venger des trahisons
incessantes de son taureau de mari. Il y avait aussi une riche veuve que
Touzik avait fini par fuir une nuit, en caleçon, parce qu'elle voulait
mettre le grappin sur le pauvre Touzik et lui faire faire le trafic de
narcotiques et de préparations médicales douteuses. Et les femmes qu'il
transportait quand il était chauffeur de taxi : elles le payaient avec
l'argent du client, puis, à la fin de la nuit, en nature. ("... Alors je lui
dis : mais enfin, et à moi, qui va y penser? Toi tu en as déjà eu quatre, et
moi pas une...") Puis sa femme, une fillette d'une quinzaine d'années, qu'il
avait épousée par autorisation spéciale des autorités : elle lui avait donné
des jumeaux et avait fini par le quitter quand il avait essayé de la prêter
à des amis en échange de leurs maîtresses. Des femmes... des filles... des
harpies... des salopes... des traînées...
- C'est pour ça que je suis pas du tout un dépravé, conclut-il. Je suis
simplement un homme qui a du tempérament, et pas une espèce de débile
impuissant.
Il finit son alcool, ramassa les dossiers et partit sans prendre congé
en sifflotant et en faisant grincer le parquet, curieusement voûté, soudain
semblable à une araignée ou à un homme des cavernes. Perets, accablé, le
suivait encore des yeux quand Alevtina lui dit :
- Donnez-moi la main, Pertchik.
Elle s'assit sur la dernière marche, posa les mains sur ses épaules et
se laissa tomber avec un petit cri. Il l'attrapa sous les aisselles et la
posa à terre, et ils demeurèrent un instant tout proches l'un de l'autre,
visage contre visage. Elle avait gardé les mains posées sur ses épaules, et
il la tenait toujours sous les aisselles.
- On m'a chassé de l'hôtel, dit-il.
- Je sais, dit-elle. Allons chez moi, si vous voulez?
Elle était bonne et tiède, et elle affrontait tranquillement son
regard, mais sans aucune assurance particulière. En la regardant, on pouvait
se représenter bien des images de bonté, de chaleur, de douceur, et Perets
passa avidement en revue toutes ces images les unes après les autres, essaya
de se voir tout contre elle, mais comprit tout d'un coup qu'il ne pouvait
pas : à sa place il voyait Touzik, un Touzik beau, arrogant, aux gestes
sûrs, et qui sentait des pieds.
- Non, merci, dit-il en retirant ses mains... Je m'arrangerai comme ça.
Elle se détourna immédiatement et entreprit de rassembler dans un
papier journal les restes de nourriture.
- Et pourquoi "comme ça"? dit-elle. Je peux vous donner le divan. Vous
dormirez jusqu'au matin, puis on vous trouvera une chambre. Vous ne pouvez
pas passer toutes les nuits dans la bibliothèque..
- Merci. Mais demain je m'en vais. Elle le regarda avec étonnement.
- Vous partez? Dans la forêt?
- Non, chez moi.
- Chez vous... (Elle enveloppa lentement les restes dans le journal.)
Mais vous vouliez toujours aller dans la forêt, je vous l'ai moi-même
entendu dire.
- C'est que, voyez-vous, je voulais... Mais on ne veut pas que j'y
aille. Je ne sais même pas pourquoi. Et je n'ai rien à faire à
l'Administration. Donc je me suis mis d'accord avec Touzik... Il m'emmène
demain. Il est déjà trois heures maintenant. Je vais aller dans le garage
m'installer dans la voiture de Touzik, et là j'attendrai le matin. Donc ce
n'est pas la peine de vous inquiéter...
- Je vais donc vous dire adieu... à moins que vous ne vouliez quand
même venir?
- Merci, je préfère attendre- dans la voiture... J'ai peur de ne pas me
réveiller. Touzik n'attendra pas.
Ils sortirent et gagnèrent le garage main dans la main.
- Alors, vous n'avez pas aimé ce que Touzik a raconté? demanda-t-elle.
- Non. Je n'ai pas du tout aimé. Je n'aime pas qu'on parle de ça. A
quoi bon? J'en ai plutôt honte... honte pour lui, pour vous, pour moi...
Pour tout le monde. Ça n'a pas de sens. On dirait qu'il y a un grand
ennui...
- C'est la plupart du temps à cause de cet ennui, dit Alevtina. Mais
vous n'avez pas à avoir honte pour moi, j'y suis indifférente. Ça m'est
parfaitement égal... Voilà, vous êtes arrivé. Embrassez-moi avant de me
quitter.
Perets l'embrassa, avec une vague sensation de regret.
- Merci, dit-elle.
Puis elle fit demi-tour et s'éloigna rapidement. Sans savoir pourquoi,
Perets agita la main dans sa direction.
Il pénétra dans le garage éclairé par de petites ampoules bleues,
enjamba le gardien qui ronflait sur un siège emprunté à une voiture, trouva
le camion de Touzik et grimpa dans la cabine. Ça sentait le caoutchouc,
l'essence, la poussière. Sur le pare-brise dansait un Mickey Mouse aux bras
et jambes écartés. On est bien, ça va, se dit Perets. J'aurais dû venir ici
tout de suite. Tout autour étaient garées les voitures muettes, sombres et
vides. Le gardien ronflait bruyamment. Les voitures dormaient, le gardien
dormait, tout dormait dans l'Administration. Alevtina se déshabillait dans
sa chambre devant sa glace, à côté de son lit préparé, un grand lit à deux
places doux et chaud... Non, il ne faut pas penser à ça. Parce que le jour
on est gêné par les bavardages, le bruit de la "mercedes", tout ce
remue-ménage stupide. Mais maintenant, plus d'éradication, de pénétration,
de protection, ni aucune autre sinistre absurdité, uniquement un monde
endormi au-dessus de l'à-pic, un monde fantomatique comme tous les mondes
endormis, invisible et inaudible, pas plus réel que la forêt. La forêt est
même maintenant plus réelle : la forêt ne dort jamais. Ou peut-être elle
dort, et rêve de nous tous. Nous sommes le songe de la forêt. Le rêve
atavique. Les fantômes grossiers de sa sexualité refroidie...
Perets s'étendit, recroquevillé, et fourra sous sa tête son manteau
roulé en boule. Mickey Mouse se balançait doucement au bout de son fil. A la
vue de ce jouet, les jeunes filles ne manquaient pas de s'écrier : "Oh!
qu'il est mignon", et le chauffeur Touzik leur répondait : "Le dedans vaut
le dehors." Le levier des vitesses entrait dans le flanc de Perets, qui ne
savait pas comment l'enlever de là. Ni même si on pouvait l'enlever. Si on
le déplaçait, la voiture risquait peut-être de partir. Lentement d'abord,
puis de plus en plus vite, droit sur le gardien endormi, et Perets serait
dans la cabine, en train d'appuyer sur tout ce qui lui tomberait sous la
main ou sous le pied, tandis que le gardien se rapproche de plus en plus ;
on voit déjà sa bouche ouverte d'où s'échappent des ronflements, puis la
voiture tressaute, tourne brutalement, s'écrase contre le mur du garage, et
dans la brèche apparaît le ciel bleu...
Perets s'éveilla et s'aperçut que c'était déjà le matin. A la porte
grande ouverte du garage, des mécaniciens fumaient, et l'on voyait derrière
une surface que le soleil colorait en jaune. Il était sept heures. Perets se
mit sur son séant, s'essuya le visage et regarda dans le rétroviseur. Il
pensa qu'il lui faudrait se raser, mais resta dans la voiture. Touzik
n'était pas encore arrivé, il fallait l'attendre là, sur place, car tous les
chauffeurs étaient distraits et partaient toujours sans lui. Il y a deux
règles à observer dans les relations avec les chauffeurs : premièrement, ne
jamais descendre de voiture si on peut attendre et patienter ; deuxièmement,
ne jamais discuter avec le chauffeur qui vous conduit. A la limite, faire
semblant de dormir...
Les mécaniciens à l'entrée jetèrent leurs mégots qu'ils écrasèrent
soigneusement à la pointe de leurs chaussures et entrèrent dans le garage.
Il y en avait un que Perets ne connaissait pas, mais l'autre n'était pas du
tout un mécanicien, mais bien le manager. Quand ils passèrent près de lui,
le manager s'arrêta à côté de la cabine et, posant une main sur l'aile du
camion, examina quelque chose en dessous. Puis Perets l'entendit ordonner :
"Allons, remue-toi un peu, donne-moi le cric."
- Où est-il? demanda le mécanicien inconnu.
- ...! répondit tranquillement le manager. Regarde sous le siège.
- Comment est-ce que je pouvais le savoir, dit le mécanicien d'une voix
irritée. Je vous avais bien prévenu que j'étais serveur...
Il y eut un temps de silence, puis la portière du côté du conducteur
s'ouvrit sur le visage maussade et ennuyé du mécanicien-serveur. Il jeta un
coup d'oeil sur Perets, inspecta du regard l'intérieur de la cabine, tira un
peu sur le volant, puis passa les deux bras sous le siège et se mit à remuer
les objets qui s'y trouvaient.
- C'est ça, un cric? demanda-t-il à mi-voix.
- N-non, fit Perets. Je crois que c'est plutôt une clef à molette.
Le mécanicien porta la clef au niveau de ses yeux, l'examina en pinçant
les lèvres, la posa sur le marchepied et recommença à fourrager sous le
siège.
- Ça? demanda-t-il.
- Non, dit encore Perets. Ça, je peux vous dire exactement ce que
c'est. C'est un arithmomètre. Les crics ne sont pas comme ça.
Le front plissé, le mécanicien-serveur considérait l'arithmomètre.
- Ils sont comment, alors? demanda-t-il.
- Eh bien!... C'est une sorte de barre de fer... Il y en a de plusieurs
modèles. Il y a une espèce de manivelle mobile...
- Il y en a une, là. Comme sur une caisse enregistreuse.
- Non, ce n'est pas du tout le même genre de manivelle.
- Et si on la tourne, qu'est-ce qui se passe?
Perets ne sut plus que répondre. Le mécanicien attendit un peu, posa
avec un soupir l'arithmomètre sur le marchepied et se remit à l'oeuvre sous
le siège.
- C'est peut-être ça? interrogea-t-il.
- C'est possible. Ça y ressemble beaucoup. Mais là il devrait y avoir
une espèce de tige de fer. Une grosse tige.
Le mécanicien trouva aussi la tige. Il la fit sauter dans la paume de
sa main, dit : "Très bien, je vais lui apporter ça pour commencer" et partit
en laissant la portière ouverte. Perets alluma une cigarette. On entendait
derrière des cliquetis métalliques et des jurons. Puis le camion se mit à
grincer et à tressauter.
Touzik n'était toujours pas là, mais Perets ne s'inquiétait pas. Il
s'imaginait en train de rouler dans la rue principale de l'Administration,
et personne ne les regarderait. Puis ils prendraient la route transversale
en soulevant après eux un nuage de poussière jaune, tandis que le soleil
serait de plus en plus haut, sur leur droite, et qu'il commencerait bientôt
à chauffer ; ils quitteraient alors la transversale pour s'engager sur la
grand-route qui serait longue, lisse, brillante et ennuyeuse, et à l'horizon
ruisselleraient des mirages pareils à de grandes mares scintillantes...
Le mécanicien passa à nouveau devant la cabine en faisant rouler devant
lui une lourde roue arrière. La roue prenait de la vitesse sur le sol
bétonné et l'on voyait que le mécanicien voulait l'arrêter pour la placer
contre le mur, mais la roue n'infléchit qu'à peine sa trajectoire et gagna
pesamment la cour tandis que le mécanicien courait maladroitement à sa
poursuite en prenant de plus en plus de retard. Puis ils disparurent, et on
entendit le mécanicien qui poussait des cris sonores et désespérés dans la
cour. Il y eut le bruit de nombreux pieds qui frappaient le sol et des gens
passèrent devant la porte aux cris de : "Attrape-la! Prends à droite!"
Perets remarqua que le camion ne se tenait plus aussi droit sur ses
roues qu'auparavant et jeta un coup d'oeil par la portière Le manager
s'affairait près du train arrière.
- Bonjour, dit Perets, qu'est-ce que vous...
- Ah! Perets, cher ami, s'exclama joyeusement le manager sans cesser
son travail. Restez assis, restez assis, ne vous dérangez pas! Vous ne nous
gênez pas. Elle est bloquée, cette saloperie. La première a été facile à
enlever, mais la deuxième est prise.
- Comment ça, prise? Il y a quelque chose de détérioré?
Le manager se redressa et s'essuya le front du dos de la main avec
laquelle il tenait la clef :
- Je ne crois pas. Elle doit être simplement rouillée. Je ne vais pas
tarder... Puis nous pourrons faire une partie d'échecs. Qu'est-ce que vous
en pensez?
- D'échecs? fit Perets. Mais où est Touzik?
- Touzik? C'est-à-dire Touz? Il est maintenant assistant-chef de
laboratoire. On l'a envoyé dans la forêt. Touz ne travaille plus chez nous.
Mais qu'est-ce que vous lui vouliez?
- Ah! bon... fit lentement Perets. Je supposais simplement que...
Il ouvrit la portière et sauta sur le ciment.
- Vous vous dérangez pour rien, dit le manager. Vous auriez pu rester
assis, vous ne gênez pas.
- Pour quoi faire, rester assis. Cette voiture ne part pas?
- Non, elle ne part pas. Elle ne peut pas partir sans roues, et il faut
enlever les roues... Elle avait bien besoin de se bloquer, celle-là! Va te
faire... Bon, les mécaniciens l'enlèveront. Allons plutôt faire cette
partie.
Il prit Perets par le bras et l'entraîna dans son bureau. Ils prirent
place derrière la table, le manager poussa de côté une pile de papiers,
disposa le jeu, débrancha le téléphone et demanda :
- On joue à l'horloge?
- Je ne sais pas trop, dit Perets.
Le bureau était sombre et frais, une fumée de tabac bleuâtre flottait
entre les armoires comme une algue gélatineuse, et le manager, verruqueux,
boursouflé, couvert de taches de couleur, tel un poulpe gigantesque, étendit
deux tentacules velus, souleva la coquille vernie du jeu d'échecs et se mit
en devoir d'en extraire les viscères de bois. Ses yeux ronds jetaient un
éclat vitreux et l'oeil droit, artificiel, était continuellement tourné vers
le plafond tandis que le gauche, mobile comme du vif-argent, roulait
librement dans son orbite, fixant tantôt Perets, tantôt la porte, tantôt
l'échiquier.
- A l'horloge, décida enfin le manager. Il tira une montre de sa poche,
la régla, pressa un bouton et joua le premier coup.
Le soleil se levait. Dehors, on entendait crier "Prends à droite!" A
huit heures, le manager qui se trouvait en difficulté réfléchit longuement
et soudain réclama un petit déjeuner pour les deux partenaires. Le manager
perdit une partie et en proposa une autre. Le petit déjeuner fut copieux :
ils burent deux bouteilles de kéfir et mangèrent un chtroutsel rassis. Le
manager perdit la deuxième partie, fixa avec déférence et admiration son
oeil vivant sur Perets et en proposa une troisième. Il tentait
perpétuellement le même gambit de la reine, sans s'écarter une seule fois de
la variante qu'il avait choisi et qui était irrémédiablement perdante. On
aurait dit qu'il travaillait à sa propre défaite, et Perets déplaçait
mécaniquement les pièces, se faisant à lui-même l'effet d'une machine
d'entraînement : il n'y avait plus rien ni en lui, ni au monde, si ce n'est
l'échiquier, le bouton sur la montre et un protocole d'actions
rigoureusement déterminé.
A neuf heures moins cinq le haut-parleur du circuit de diffusion
intérieure grésilla et annonça d'une voix asexuée : "Tous les travailleurs
de l'Administration au téléphone. Le Directeur va adresser une communication
aux employés."
Le manager prit soudain un air très sérieux, brancha le téléphone, se
saisit du combiné et le porta à son oreille. Ses deux yeux étaient
maintenant tournés vers le plafond. "Puis-je partir?" demanda Perets. Le
manager fronça sévèrement les sourcils, mit un doigt sur ses lèvres puis fit
un signe de la main à l'adresse de Perets. Un coassement nasillard
s'échappait de l'écouteur. Perets sortit sur la pointe des pieds.
Il y avait beaucoup de monde au garage. Tous les visages étaient
sévères, importants, solennels même. Personne ne travaillait, tous avaient
l'oreille collée aux combinés téléphoniques. Seul restait dans la cour
violemment éclairée le serveur-mécanicien qui continuait à poursuivre la
roue, la respiration sifflante, l'air égaré, rouge, en sueur. Quelque chose
de très important était en train de se passer. Ce n'est pas possible, pensa
Perets, pas possible, je suis toujours à côté, je ne sais jamais rien. C'est
peut-être là le malheur, peut-être que tout est normal mais je ne sais
jamais le pourquoi du comment, et c'est pour ça que je me trouve en trop.
Il se précipita vers la plus proche cabine téléphonique, tendit
avidement l'oreille, mais il n'y avait que des bourdonnements dans
l'écouteur. Il ressentit alors un soudain effroi, une sourde crainte à
l'idée qu'il était encore en train de manquer quelque chose quelque part,
que quelque part quelque chose était encore distribué à tout le monde,
quelque chose dont il serait comme toujours privé. Bondissant par-dessus les
trous et les fossés, il traversa le chantier, fit un écart pour éviter le
garde qui lui barrait la route, un pistolet dans une main et le combiné dans
l'autre et escalada une échelle posée contre le mur inachevé. Il put voir à
toutes les fenêtres des gens munis de téléphones, figés sur place d'un air
pénétré puis il entendit au-dessus de sa tête un miaulement strident et
presque aussitôt après le bruit d'un coup de feu derrière son dos. Il sauta
à terre, tomba dans un tas d'ordures et se précipita vers l'entrée de
service. La porte était fermée. Il secoua à plusieurs reprises la poignée,
qui se brisa. Il la jeta au loin et se demanda un instant ce qu'il pourrait
faire ensuite. A côté de la porte se trouvait une étroite fenêtre ouverte.
Il s'y glissa, se couvrant de poussière et s'arrachant les ongles des mains.
Il se retrouva dans une pièce munie de deux tables. Derrière l'une
d'elles se trouvait Domarochinier, un téléphone à la main. Son visage était
de pierre, ses yeux clos. Il pressait de l'épaule le combiné contre son
oreille et notait rapidement quelque chose au crayon dans un gros
bloc-notes. La deuxième table était inoccupée et portait un téléphone.
Perets prit le combiné et se mit à l'écoute.
Bruissements. Crépitements. Une voix aiguë et inconnue :
"L'Administration ne peut réellement utiliser qu'un fragment insignifiant de
territoire dans l'océan de la forêt qui baigne le Continent. Il n'y a pas de
sens de la vie et pas de sens des actes. Nous pouvons un nombre
extraordinaire de choses, mais nous n'avons pas jusqu'à maintenant compris
ce qui nous est nécessaire parmi tout ce que nous pouvons. Il ne résiste
pas, il ne fait tout simplement pas attention. Si un acte vous a apporté une
satisfaction, c'est bien. Sinon c'est qu'il était dépourvu de sens..."
De nouveau des bruissements et des crépitements.
"... Résistons avec des millions de chevaux-vapeur, des dizaines de
tout-terrain, de dirigeables et d'hélicoptères, la science médicale et la
meilleure théorie de l'approvisionnement du monde. On découvre à
l'Administration au moins deux gros défauts. Actuellement des actions de ce
genre peuvent atteindre de très gros chiffrages au nom de Herostrate pour
qu'il reste notre ami privilégié. Elle est absolument incapable de créer,
sans ruiner l'autorité et l'ingratitude..."
Bourdonnement, sifflement, bruits semblables à une quinte de toux.
"Elle aime beaucoup ce que l'on appelle les solutions simples, les
bibliothèques, les relations profondes, les cartes géographiques et autres.
Les chemins qu'elle envisage sont les plus courts pour penser au sens de la
vie pour tout le monde mais les gens n'aiment pas cela. Les employés sont
assis, les jambes ballantes dans le vide ; ils parlent, chacun à sa place,
ils plaisantent, jettent des cailloux et chacun essaie de lancer toujours
plus lourd, alors que la consommation de kéfir ne permet ni de cultiver, ni
de supprimer, ni de faire entrer la forêt dans une clandestinité convenable.
J'ai peur que nous n'ayons même pas compris ce que nous voulons exactement
et il faut finalement aussi exercer les nerfs, comme on exerce la capacité
de perception, et la raison ne rougit pas et ne se perd pas en remords,
parce qu'un problème scientifique, correctement posé, est devenu moral. Il
est faux, glissant, instable, et il simule. Mais quelqu'un doit exciter, et
ne pas raconter de légendes, mais se préparer soigneusement à une issue
type. Demain je vous recevrai encore et examinerai comment vous vous êtes
préparés. Vingt-deux heures : alerte radiologique et tremblement de terre ;
dix-huit heures : réunion chez moi du personnel non en service ;
vingt-quatre heures : évacuation générale..."
II y eut dans l'écouteur comme un bruit d'eau qui coule. Puis tout se
tut et Perets remarqua Domarochinier qui dirigeait vers lui un regard sévère
et accusateur.
- Qu'est-ce qu'il dit? demanda Perets. Je n'ai rien compris.
- Ce n'est pas étonnant, fit Domarochinier d'une voix glaciale. Vous
avez pris un appareil qui n'est pas le vôtre. (Il baissa les yeux, inscrivit
quelque chose sur son bloc-notes et poursuivit :) C'est, entre autres choses
une violation des règles absolument inadmissible Je vous demande de poser ce
téléphone et de partir. Sinon j'appellerai les officiels.
- Bon, dit Perets, je m'en vais. Mais où est mon appareil? Celui-ci
n'est pas le mien. Soit. Mais alors où est le mien?
Domarochinier ne répondit pas. Ses yeux se fermèrent à nouveau et il
colla le récepteur à son oreille. Perets entendit un coassement.
- Je vous demande où est mon appareil, cria Perets.
Maintenant, il n'entendait plus rien. Il y eut un bruissement, des
craquements, puis retentirent les signaux de fin de communication. Perets
rejeta alors le combiné et courut dans le couloir. Il ouvrit les portes des
bureaux, et partout vit des employés connus ou inconnus. Certains étaient
assis ou debout, figés dans l'immobilité la plus complète, pareils à des
figures de cire aux yeux de verre ; d'autres couraient d'un coin à un autre,
enjambant le fil du téléphone qu'ils traînaient après eux ; d'autres encore
écrivaient fiévreusement sur de gros cahiers, sur des bouts de papier, dans
les marges des journaux. Et chacun collait étroitement le combiné à son
oreille, comme s'il craignait de perdre le moindre mot. Il n'y avait pas de
téléphone libre. Perets tenta de prendre celui d'un employé figé dans sa
transe, un jeune gars en combinaison de travail, mais celui-ci revint
aussitôt à la vie, se mit à glapir et à ruer, tandis que les autres
poussaient des "Chut!", agitaient les bras, et quelqu'un cria d'une voix
hystérique : "C'est un scandale! Appelez la garde!"
- Où est mon appareil? criait Perets. Je suis un homme comme vous et
j'ai le droit de savoir! Laissez-moi écouter! Donnez-moi mon appareil!
On le poussa dehors et la porte fut refermée à clef derrière lui. Il
gagna le dernier étage et là, à l'entrée du grenier, près de la machinerie
de l'ascenseur qui ne marchait jamais, se trouvaient, assis à une petite
table, deux mécaniciens de service qui jouaient au morpion. Haletant, Perets
s'adossa au mur. Les mécaniciens le regardèrent, lui adressèrent un vague
sourire et se penchèrent derechef sur leur feuille de papier.
- Vous non plus, vous n'avez pas d'appareil? demanda Perets.
- Si, répondit l'un d'eux. Pourquoi est-ce qu'on n'en aurait pas? On
n'en est pas encore arrivé là.
- Et vous n'écoutez pas?
- On n'entend rien, donc il n'y a pas à écouter.
- Et pourquoi on n'entend rien?
- On a coupé le fil.
Perets s'essuya le visage et le cou avec son mouchoir froissé, attendit
que l'un des deux mécaniciens ait gagné et redescendit. Les couloirs étaient
devenus bruyants. Les portes s'ouvraient, les employés sortaient pour
griller une cigarette. On entendait un bourdonnement de voix animées,
excitées, bouleversées.
"Je vous le garantis, c'est les Esquimaux qui ont inventé l'eskimo.
Quoi? Mais enfin, je l'ai simplement lu dans un livre... Vous n'entendez pas
la consonance? Es-qui-mau. Es-ki-mo. Quoi?"
"Je l'ai vu dans le catalogue Yvert : cent cinquante mille francs. Et
c'était en 56. Vous vous rendez compte, ce qu'il peut valoir maintenant?"
"Drôles de cigarettes. Il paraît que maintenant ils ne mettent plus du
tout de tabac dans les cigarettes, mais qu'ils prennent un papier spécial,
qu'ils le hachent et qu'ils l'imprègnent de nicotine..."
"Les tomates donnent aussi le cancer. Les tomates, la pipe, les oeufs,
les gants de soie..."
"Comment avez-vous dormi? Moi, je n'ai pas pu fermer l'oeil de la mit.
C'est ce mouton qui n'arrête pas de faire du fracas. Vous entendez? Et c'est
comme ça toute lu nuit... Bonjour, Perets! Il paraît que vous étiez parti...
C'est bien d'être resté..."
"On a fini par trouver le voleur, vous vous souvenez, toutes ces choses
qui disparaissaient? Eh bien! c'était le discobole du parc, vous savez, la
statue près de la fontaine. Il a encore des graffiti sur la jambe..."
"Pertchik, sois un frère, prête-moi cinq sacs jusqu'à la paye,
c'est-à-dire jusqu'à demain..."
"Et il ne lui faisait pas la cour. C'est elle qui s'est jeté sur lui.
En présence du mari. Vous ne le croyez pas, mais je l'ai vu de mes propres
yeux...
Perets regagna son bureau, dit bonjour à Kim et se lava. Kim ne
travaillait pas. II était assis, les mains tranquillement posées à plat sur
la table, et il regardait le carrelage de faïence du mur. Perets enleva la
housse de la "mercedes", brancha la machine, se tourna vers Kim et attendit.
- Pas moyen de travailler aujourd'hui, dit Kim. Il y a un zouave qui se
promène pour tout réparer. Je reste assis et je ne sais pas quoi faire
maintenant.
Perets aperçut alors une note sur son bureau :
"Perets. Nous portons à votre connaissance que votre téléphone se
trouve dans la pièce 771." Signature illisible. Perets soupira.
- Tu n'as pas à pousser de soupir, dit Kim. Il fallait arriver au
travail à l'heure.
- Je ne savais pas, dit Perets. Je comptais partir aujourd'hui.
- Excuse, fit sèchement Kim.
- De toute façon, j'ai pu un peu écouter. Et tu sais, Kim, je n'ai rien
compris. Pourquoi?
- Un peu écouté! Tu es un imbécile. Un idiot. Tu as laissé passer une
telle occasion que je n'ai même plus envie de parler avec toi. Il va falloir
maintenant te présenter au Directeur. Par pure bonté.
- Présente-moi, dit Perets. Tu sais, parfois j'avais l'impression de
saisir quelque chose, des fragments de pensée, très intéressants, je crois,
mais maintenant que j'essaie de m'en souvenir - plus rien...
- Et à qui était le téléphone?
- Je ne sais pas. C'était dans la pièce où se trouve Domarochinier.
- Ah-Ah... C'est vrai, elle est en train d'accoucher... Il n'a pas de
chance, Domarochinier. Il prend une nouvelle collaboratrice, il travaille
six mois avec elle - et elle accouche... Oui, Pertchik, tu es tombé sur un
téléphone de femme. De sorte que je ne vois vraiment pas comment t'aider...
En règle générale, personne n'écoute tout d'affilée, et les femmes font
certainement pareil. C'est que le Directeur s'adresse à tout le monde à la
fois, mais en même temps à chacun en particulier. Tu comprends?
- Je crains de...
- Moi, par exemple, je recommande ce mode d'écoute : tu déroules le
discours du Directeur sur une seule ligne, sans t'occuper des signes de
ponctuation, et tu pioches les mots au hasard, comme si c'étaient des
dominos. Alors, si les moitiés de domino correspondent, tu as un mot que tu
notes sur une feuille séparée. Si ça ne correspond pas, le mot est
momentanément rejeté, mais reste sur la ligne. Il y a encore quelques
subtilités liées à la fréquence des voyelles et des consonnes, mais c'est un
effet d'ordre secondaire. Tu comprends?
- Non, dit Perets. C'est-à-dire oui. Dommage, je ne connaissais pas
cette méthode. Et qu'est-ce qu'il a dit aujourd'hui?
- Ce n'est pas la seule méthode. Il y a par exemple celle de la spirale
à pas variable. C'est une méthode assez grossière, mais s'il ne s'agit que
de problèmes d'économie, elle est très pratique, parce que simple. Il y a la
méthode de Stevenson-Zaday, mais elle nécessite des appareillages
électroniques... De sorte que la meilleure est peut-être celle des dominos,
et dans les cas particuliers d'un lexique restreint et spécialisé, celle de
la spirale.
- Merci, dit Perets. Mais de quoi a parlé aujourd'hui le Directeur?
- Que veut dire "de quoi"?
- Comment? Mais... de quoi? Qu'est-ce qu'il... a dit?
- A qui?
- A qui? Mais à toi, par exemple.
- Malheureusement, je ne peux pas te le raconter. C'est un matériel
secret, et après tout, Perets, tu es un employé surnuméraire Ne te fâche
donc pas.
- Je ne me fâche pas, je voulais simplement savoir... Il a dit quelque
chose sur la forêt, sur la liberté de la volonté... Il y a longtemps que je
jette des cailloux dans le ravin, mais comme ça, sans but, et il a dit
quelque chose là-dessus aussi.
- Ne me parle pas de ça, fit nerveusement Kim. Ça ne me concerne pas.
Et toi non plus d'ailleurs, puisque ce n'était pas ton téléphone.
- Attends un peu, est-ce qu'il a dit quelque chose à propos de la
forêt?
Kim haussa les épaules.
- Naturellement. Il ne parle jamais de rien d'autre. Raconte-moi plutôt
ton départ.
Perets s'exécuta.
- Ça te sert à rien de le battre tout le temps, dit Kim d'un air
pensif.
- Je n'y peux rien. Je suis d'assez bonne force aux échecs, et ce n'est
qu'un amateur... Et puis il joue d'une manière plutôt bizarre...
- Ce n'est pas grave. A ta place j'y réfléchirais comme il faut. D'une
manière générale tu m'inquiètes un peu depuis quelque temps. On écrit des
dénonciations sur ton compte... Tu sais, demain je te ménagerai une entrevue
avec le Directeur. Va le voir et explique-toi franchement. Je pense qu'il te
laissera partir. Souligne bien que tu es un linguiste, un philologue, que tu
es arrivé ici par hasard, mentionne, comme sans y faire attention, que tu
avais très envie d'aller dans la forêt, mais que tu as maintenant changé
d'avis parce que tu te considères comme incompétent.
- Bon.
Ils se turent un instant Perets s'imagina face à face avec le Directeur
et fut saisi de panique. La méthode des dominos, pensa-t-il.
Stevenson-Zaday.
- Et surtout, n'aie pas peur de pleurer, dit Kim. Il aime ça.
Perets se leva d'un bond et se mit à marcher avec excitation à travers
la pièce.
- Seigneur, fit-il. Savoir seulement à quoi il ressemble. Comment il
est.
- Comment? Pas bien grand, plutôt roux...
- Domarochinier a dit que c'était un véritable géant...
- Domarochinier est un imbécile. Un vantard et un menteur. Le Directeur
est un homme plutôt roux, replet, avec une petite cicatrice sur la joue
droite. Il marche avec les pieds un peu en dedans, comme un marin.
D'ailleurs, c'est un ancien marin.
- Mais Touzik disait que c'était un grand sec avec des cheveux longs
parce qu'il lui manque une oreille.
- Qui c'est encore ce Touzik?
- C'est un chauffeur, je t'en ai parlé.
- Comment le chauffeur Touzik peut-il savoir tout cela? Ecoute,
Pertchik, il ne faut pas être aussi confiant.
- Touzik dit qu'il a été son chauffeur et qu'il l'a vu plusieurs fois.
- Et alors? Il ment probablement. J'ai été son secrétaire particulier,
et je ne l'ai pas vu une seule fois.
- Qui?
- Le Directeur. J'ai été longtemps son secrétaire avant de soutenir ma
thèse.
- Et tu ne l'as pas vu une seule fois?
- Evidemment! Tu t'imagines que c'est si simple que ça?
- Attends un peu, comment sais-tu alors qu'il est roux, etc.?
Kim secoua la tête.
- Pertchik, commença-t-il d'une voix caressante. Mon petit. Personne
n'a jamais vu un atome d'hydrogène, mais tout le monde sait qu'il a une
enveloppe d'électrons aux caractéristiques déterminées et un noyau qui se
compose dans le cas le plus simple d'un proton.
- C'est vrai, dit mollement Perets.
Il se sentait fatigué.
- Donc, je le verrai demain?
- Pas encore, demande-moi quelque chose de moins difficile, dit Kim. Je
t'organiserai une rencontre, ça je te le garantis. Mais ce que tu verras
là-bas et qui, ça je ne le sais pas. Et ce que tu entendras, je ne le sais
pas non plus. Tu ne me demandes pas si le Directeur te fera partir ou non,
et tu as raison de ne pas le faire. Je ne peux pas le savoir, non?
- Mais ce sont tout de même des choses différentes, dit Perets.
- C'est pareil, Pertchik, dit Kim. Je t'assure que c'est pareil.
- J'ai l'air évidemment bien abruti, dit tristement Perets.
- Un peu.
- C'est simplement que j'ai mal dormi cette nuit.
- Non, tu manques simplement de sens pratique. Et au fait, pourquoi
est-ce que tu as mal dormi?
Perets raconta. Et prit peur. Le visage bienveillant de Kim s'était
soudain empli de sang, ses cheveux hérissés. Il poussa un rugissement,
décrocha le combiné, composa furieusement un numéro et vociféra :
- Commandant? Qu'est-ce que cela signifie, commandant? Comment
avez-vous pu oser expulser Perets? Taisez-vous. Je ne vous demande pas ce
qui était venu à expiration. Je vous demande comment vous avez osé expulser
Perets. Quoi? Taisez-vous! Quoi? Sottises, balivernes! Taisez-vous, je vous
écraserai! Vous et votre Claude-Octave! Avec moi vous irez nettoyer les
chiottes! Vous partirez dans la forêt. En vingt-quatre heures, en soixante
minutes. Quoi? Oui... Oui... Quoi? Oui... C'est ça. Dans ce cas c'est
différent. Et le meilleur linge... Ça, c'est votre affaire. Dans la rue au
besoin... Quoi? Bien. D'accord. D'accord. Je vous remercie. Excusez pour le
dérangement... Mais naturellement. Merci beaucoup. Au revoir.
Il reposa le combiné.
- Tout est rentré dans l'ordre. Malgré tout, c'est un homme admirable.
Va te reposer. Tu habiteras dans son appartement et il s'installera avec sa
famille dans ton ancienne chambre ; autrement, il ne peut malheureusement
pas... Et ne discute pas, je t'en prie. Ce n'est pas une affaire entre toi
et moi, c'est lui-même qui a décidé. Va, va, c'est un ordre. Je t'appellerai
pour le Directeur.
En titubant, Perets gagna la rue. Il resta quelques instants immobile à
cligner des yeux sous le soleil, puis il prit la direction du parc pour
aller chercher sa valise. Il ne la trouva pas du premier coup, car la valise
était solidement maintenue par la main de plâtre musculeuse du
voleur-discobole à gauche de la fontaine, dont la hanche s'ornait d'une
inscription indécente. A proprement parler, l'inscription n'était pas
particulièrement indécente. On avait écrit au crayon à encre :
"Fillettes, prenez garde à la syphilis."
III
Perets pénétra dans la salle d'attente du Directeur à dix heures
précises. Il y avait déjà une vingtaine de personnes qui faisaient la queue.
On fit passer Perets en quatrième position. Il prit place dans un fauteuil
entre Béatrice Vakh, employée au groupe d'Aide à la population locale, et un
sombre collaborateur du groupe de la Pénétration du génie. A en juger par la
plaque qu'il portait sur la poitrine et l'inscription sur son masque de
carton blanc, ce dernier devait être appelé Brandskougel. La salle d'attente
était peinte en rose pâle. Sur un mur était placée une pancarte "Défense de
fumer, de jeter des ordures, de faire du bruit", sur un autre, un grand
tableau qui représentait l'exploit du traverseur de la forêt Selivan : sous
les yeux de ses camarades stupéfiés, Selivan, les bras levés, se
transformait en arbre sauteur. Les rideaux roses des fenêtres étaient
soigneusement tirés et au plafond brillait un lustre gigantesque. Outre la
porte d'entrée sur laquelle on pouvait lire "Sortie", la pièce possédait une
autre porte, immense, revêtue de cuir jaune, qui portait l'inscription "Sans
issue". Exécutée à la peinture phosphorescente, l'inscription se détachait
comme un sinistre avertissement. En dessous se trouvait le bureau de la
secrétaire, garni de quatre téléphones de couleur différente et d'une ma
Aine à écrire électrique. La secrétaire, une femme replète d'un certain âge
portant lorgnon, étudiait d'un air distant un "Manuel de physique atomique".
Les visiteurs parlaient à voix basse. Beaucoup ne pouvaient cacher leur
nervosité et feuilletaient fébrilement de vieux illustrés. Tout ceci
évoquait furieusement la file d'attente chez un dentiste, et Perets fut à
nouveau agité d'un frisson désagréable, d'un tremblement de mâchoires, et
saisi du désir de partir n'importe où sans plus attendre.
- Ils ne sont même pas paresseux, disait Béatrice Vakh, son charmant
visage tourné dans la direction de Perets. Mais ils ne peuvent pas supporter
un travail systématique. Comment expliquez-vous, par exemple, l'incroyable
légèreté avec laquelle ils abandonnent les endroits où ils ont vécu?
- C'est à moi que vous parlez? demanda timidement Perets.
Il n'avait aucune idée de la manière d'expliquer cette incroyable
légèreté.
- Non. Je parlais à "Mon cher" Brandskougel.
"Mon cher" Brandskougel remit en place le pan gauche de sa moustache
qui se décollait et marmonna cordialement :
- Je ne sais pas.
- Et nous ne le savons pas non plus, fit amèrement Béatrice. Il suffit
que nos équipes s'approchent du village pour qu'ils partent en abandonnant
leur maison et tous leurs biens. On dirait que nous ne les intéressons pas.
Ils n'attendent absolument rien de nous. Qu'est-ce que vous en pensez?
Mon cher Brandskougel resta quelques instants silencieux, comme s'il
réfléchissait à la question, observant Béatrice à travers les étranges
meurtrières cruciformes de son masque. Puis il répondit sur le même ton que
précédemment :
- Je ne sais pas.
- C'est vraiment dommage, poursuivit Béatrice, que notre groupe ne se
compose que de femmes. Je sais bien qu'il y a une raison profonde, mais il
manque souvent la fermeté, l'âpreté, je dirais presque la motivation
masculine. Les femmes ont malheureusement tendance à se disperser, vous avez
dû le remarquer.
- Je ne sais pas, dit Brandskougel.
Sa moustache se détacha soudain et tomba gracieusement jusqu'au sol. Il
la ramassa, l'examina attentivement en soulevant un coin de son masque,
cracha prestement dessus et la remit en place.
Une clochette tinta mélodieusement sur le bureau de la secrétaire.
Celle-ci posa son manuel, consulta une liste en retenant avec affectation
son lorgnon et annonça :
- Professeur Kakadou, c'est à vous.
Le professeur Kakadou lâcha sa revue illustrée, se leva d'un bond, se
rassit, regarda autour de lui en blêmissant, puis se mordit la lèvre et, le
visage défait, s'arracha à son fauteuil et disparut derrière la porte qui
portait l'inscription "Sans issue". Un silence morbide régna pendant
quelques secondes dans la salle d'attente. Puis les bruits de voix et de
feuilles froissées reprirent.
- Nous n'arrivons pas, disait Béatrice, à trouver le moyen de les
intéresser, de les captiver. Nous leur avons construit des habitations
confortables sur pilotis. Ils les bourrent de tourbe et y mettent des
espèces d'insectes. Nous avons essayé de leur proposer de la bonne
nourriture au lieu de la saleté aigre qu'ils mangent. En pure perte. Nous
avons essayé de les vêtir de manière humaine. Un est mort, deux autres sont
tombés malades. Mais nous continuons nos expériences. Hier nous avons
répandu dans la forêt un plein camion de miroirs et de boutons dorés... Le
cinéma ne les intéresse pas, pas plus que la musique. Les créations
immortelles ne provoquent chez eux qu'une sorte de ricanement... Non, il
faut commencer par les enfants. Je propose par exemple de leur enlever leurs
enfants et d'organiser des écoles spéciales. Malheureusement, cela implique
des difficultés d'ordre technique : on ne peut pas les prendre avec des
mains humaines, il faudrait là des machines spéciales... D'ailleurs, vous
savez tout cela aussi bien que moi.
- Je ne sais pas, dit mélancoliquement "Mon cher" Brandskougel.
La clochette tinta à nouveau, et la secrétaire dit:
- Béatrice, c'est à vous. Je vous en prie. Béatrice s'agita. Elle
esquissa le geste de se précipiter vers la porte, mais s'interrompit et jeta
autour d'elle un regard plein de désarroi. Elle revint sur ses pas, regarda
sous le fauteuil en murmurant :
"Où est-il? Où?", promena ses yeux immenses sur la salle d'attente,
saisit ses cheveux, cria d'une voix forte : "Mais où est-il?", puis attrapa
soudain Perets par sa veste et le tira du fauteuil pour le jeter à terre.
Sous Perets se trouvait un carton brun dont se saisit Béatrice. Elle resta
quelques secondes les yeux fermés, le visage empli d'une joie sans bornes,
serrant le carton contre sa poitrine, puis elle s'achemina lentement vers la
porte recouverte de cuir jaune et la referma derrière elle. Dans un silence
de mort, Perets se releva et, s'efforçant de ne regarder personne, épousseta
son pantalon. Au demeurant, personne ne lui prêtait attention : tous les
regards étaient braqués sur la porte jaune.
"Que vais-je lui dire? se demanda Perets. Je lui dirai que je suis
philologue et que je ne peux pas être utile à l'Administration, laissez-moi
partir, je m'en irai et jamais plus je ne reviendrai, je vous en donne ma
parole. Mais pourquoi êtes-vous venu ici? Je me suis toujours beaucoup
intéressé à la forêt, mais on ne veut pas me laisser aller dans la forêt. En
fait j'ai abouti ici tout à fait par hasard, puisque je suis philologue. Les
philologues, les littérateurs, les philosophes n'ont rien à faire à
l'Administration. C'est pour ça qu'on a raison de ne pas me laisser partir,
je le reconnais, je suis d'accord... Je ne peux être ni à l'Administration,
où l'on défèque sur la forêt, ni dans la forêt, où l'on ramasse les enfants
avec des machines. Il faudrait que je m'en aille et que je m'occupe de
quelque chose de plus simple. Je sais, on m'aime ici, mais on m'aime comme
un enfant aime ses jouets. Je suis ici pour amuser les gens, je ne peux
apprendre à personne ce que je sais... Non, je ne peux évidemment pas dire
ça. Il faut verser une larme, mais où vais-je la trouver, cette larme? Je
casserai tout chez lui si seulement il essaie de m'empêcher de partir. Je
casserai tout et je m'en irai à pied."
Perets se vit marchant sur la route poussiéreuse sous un soleil de feu,
kilomètre après kilomètre, tandis que la valise se fait de plus en plus
lourde et de plus en plus indépendante de sa volonté. Et chaque pas
l'éloigne toujours plus de la forêt, de son rêve, de son angoisse qui est
depuis longtemps le sens de sa vie...
"On dirait qu'il y a un bout de temps que personne n'a été appelé,
pensa-t-il. Apparemment, le Directeur a dû être très intéressé par le projet
de ramassage des enfants. Mais pourquoi est-ce que personne ne sort du
bureau? Il doit y avoir une autre issue."
- Excusez-moi, s'il vous plaît, dit-il en se tournant vers "Mon cher"
Brandskougel, quelle heure est-il?
"Mon cher" Brandskougel consulta sa montre-bracelet, réfléchit un
instant et dit :
- Je ne sais pas.
Perets se pencha vers son oreille et murmura :
- Je ne le dirai à personne. A per-sonne. "Mon cher" Brandskougel
hésita. Il promena des doigts indécis sur la plaquette de plastique qui
portait son nom, jeta un regard à la dérobée autour de lui, bâilla
nerveusement, regarda à nouveau autour de lui et chuchota en maintenant
fermement son masque contre sa figure :
- Je ne sais pas.
Puis il se leva et s'empressa de rejoindre un autre coin de la salle
d'attente.
La secrétaire dit :
- Perets, c'est votre tour.
- Mon tour? s'étonna Perets. J'étais quatrième.
La secrétaire haussa la voix.
- Employé surnuméraire Perets, c'est votre tour!
- Il raisonne..., grommela quelqu'un.
- Ces types-là, il faut les chasser... Avec un balai brûlant! dit à
voix haute quelqu'un sur la droite.
Perets se leva. Il avait les jambes en coton. Il porta stupidement les
mains à ses flancs. La secrétaire le regardait fixement.
Des voix s'élevèrent dans la salle d'attente :
- Il fait le dégoûté.
- Ça a beau faire le malin...
- Et nous avons supporté ça!
- Excusez, vous l'avez supporté. Moi, c'est la première fois que je le
vois.
- Et moi, je vous signale que ce n'est pas la vingtième.
La secrétaire éleva la voix :
- Doucement! Gardez le silence! Et ne jetez rien par terre. Oui, vous
là-bas... Oui, oui, c'est à vous que je parle. Alors, employé Perets, vous
allez entrer? Ou vous voulez que j'appelle les gardes?
- Oui, dit Perets. Oui, j'y vais.
La dernière personne qu'il vit avant de quitter la salle d'attente fut
"Mon cher" Brandskougel, barricadé dans un coin derrière son fauteuil, le
visage crispé, accroupi une main dans la poche arrière de son pantalon. Puis
il vit le Directeur.
Le Directeur était un bel homme élancé d'une trentaine d'années, vêtu
d'un costume coûteux qui tombait admirablement. Il était debout près de la
fenêtre ouverte et distribuait des miettes de pain aux pigeons qui se
pressaient sur l'appui. Le bureau était absolument vide : il n'y avait pas
une chaise, pas même de table. Seule une copie en réduction de "L'exploit du
traverseur de la forêt Selivan" était accrochée au mur opposé à la fenêtre.
- Employé surnuméraire de l'Administration Perets? prononça d'une voix
claire et sonore le Directeur en tournant vers Perets le visage frais d'un
sportif.
- Mmm... oui... Je... bafouilla Perets.
- Enchanté, enchanté Nous pouvons enfin faire connaissance. Bonjour.
Mon nom est Ah. J'ai beaucoup entendu parler de vous. Nous serons amis.
Perets s'inclina, intimidé, et serra la main qu'on lui tendait. La main
était sèche et ferme.
- Comme vous voyez, je donne à manger aux pigeons. Curieux oiseau. On
sent qu'il renferme des possibilités immenses. Qu'en pensez-vous, monsieur
Perets?
Perets se troubla, car il ne pouvait pas supporter les pigeons. Mais le
visage du Directeur exprimait une telle cordialité, un tel intérêt, une
telle attente anxieuse d'une réponse que Perets se reprit et mentit :
- J'aime beaucoup, monsieur Ah.
- Vous les aimez rôtis? Ou à l'étouffée? Moi par exemple je les aime en
croûte. Un pigeon en croûte avec un verre de bon vin demi-sec - que peut-il
y avoir de mieux? Qu'en pensez-vous?
Et le visage de M. Ah refléta à nouveau un très vif intérêt et
l'attente anxieuse de la réponse.
- Etonnant, dit Perets. Il avait résolu de se résigner à tout et d'être
d'accord sur tout.
- Et la "Colombe" de Picasso, reprit M. Ah. Je me le remémore à
l'instant... "Sans manger, sans boire, et sans embrasser, les instants
passent sans qu'on puisse les rattraper..." Comme cela exprime bien cette
idée de notre incapacité à saisir et matérialiser la beauté!
- De très beaux vers, acquiesça passivement Perets.
- La première fois que j'ai vu la "Colombe", j'ai pensé, comme
probablement beaucoup d'autres, que le dessin était faux, ou en tout cas peu
naturel. Mais ensuite, j'ai été amené par mes fonctions à m'intéresser aux
pigeons et je me suis soudain aperçu que Picasso, ce faiseur de miracles,
avait saisi l'instant précis où le pigeon replie ses ailes avant de se
poser. Ses pattes touchent déjà la terre, mais lui est encore dans l'air, en
vol. L'instant où le mouvement devient immobilité, le vol repos.
- Il y a chez Picasso des tableaux étranges, que je ne comprends pas,
dit Perets, montrant là son indépendance d'esprit.
- Oh, c'est simplement que vous ne les avez pas regardés assez
longtemps. Pour comprendre la vraie peinture, il ne suffit pas d'aller deux
ou trois fois dans l'année au musée. Il faut regarder les tableaux durant
des heures. Aussi souvent que possible. Et uniquement les originaux. Pas de
reproductions. Pas de copies. Regardez par exemple ce tableau. Je vois sur
votre visage ce que vous en pensez. Et vous avez raison : c'est une mauvaise
copie. Mais si vous aviez l'occasion de faire connaissance avec l'original,
vous comprendriez l'idée de l'artiste.
- Et en quoi consiste-t-elle?
- Je vais essayer de vous expliquer, proposa avec empressement le
Directeur. Que voyez-vous sur ce tableau? Formellement, c'est quelque chose
moitié-homme moitié-arbre. Le tableau est statique. On ne voit pas, on ne
saisit pas le passage d'une substance à une autre. Il manque au tableau le
principal - la direction du temps. Mais si vous aviez la possibilité
d'étudier l'original, vous comprendriez que l'artiste est parvenu à faire
entrer dans la représentation un sens symbolique profond, qu'il a reproduit
non pas un homme-arbre, ni même la transformation de l'homme en arbre, mais
précisément et uniquement la transformation de l'arbre en homme. L'artiste a
utilisé l'idée contenue dans une vieille légende pour représenter la
naissance d'une nouvelle individualité. Le nouveau qui sort de l'ancien. La
vie de la mort. La raison de la matière stagnante. La copie est absolument
statique et tout ce qui y est représenté existe en dehors du cours du temps.
Mais l'original renferme le temps-mouvement! Le vecteur! La flèche du temps,
comme dirait Eddington!
- Et où donc est l'original? demanda poliment Perets.
Le Directeur eut un sourire.
- L'original, naturellement, a été détruit en tant qu'objet d'art ne
permettant pas une double interprétation. La première et la deuxième copie
ont également été détruites par mesure de précaution.
M. Ah revint à la fenêtre et chassa du coude un pigeon qui se trouvait
sur l'appui.
- Bien. Nous avons parlé des pigeons, prononça-t-il d'une voix
nouvelle, en quelque sorte officielle. Votre nom?
- Quoi?
- Nom. Votre nom.
- Pe... Perets.
- Année de naissance?
- Trente...
- Précisément!
- Mille neuf cent trente. Cinq mars.
- Que faites-vous ici?
- Employé surnuméraire. Rattaché au groupe de la Protection
scientifique.
- Je vous demande : que faites-vous ici? dit le Directeur en tournant
vers Perets un regard aveugle.
- Je... je ne sais pas. Je veux m'en aller.
- Votre opinion sur la forêt. Brièvement.
- La forêt, c'est... J'ai toujours... Je... J'en ai peur et je l'aime.
- Votre opinion sur l'Administration?
- Il y a beaucoup de personnes estimables, mais...
- Ça suffit.
Le Directeur s'approcha de Perets, le prit par les épaules et, le
regardant droit dans les yeux, dit :
- Ecoute, ami, laisse! Partie à trois? On appelle la secrétaire, tu as
vu le morceau? C'est pas une femme, c'est les soixante-neuf positions
réunies! "Ouvrons, enfants, le Jeroboam de réserve!...", chanta-t-il d'une
voix lourde. Hein? On l'ouvre? Laisse, j'aime pas. Compris? Qu'estce que tu
en dis?
Il sentait soudain l'alcool et le saucisson à l'ail, ses yeux
louchaient vers la racine du nez.
- On appelle l'ingénieur, Brandskougel, "Mon cher" à moi, continua-t-il
en pressant Perets contre sa poitrine. Il connaît de ces histoires... pas
besoin de hors-d'oeuvre... On y va?
- Evidemment, on peut, dit Perets, mais c'est que je...
- Que tu quoi?
- Monsieur Ah, je...
- Laisse! Pas de monsieur avec moi! Kamarade! Compris?
- Kamarade Ah, je suis venu vous demander...
- Dem-m-an-an-de! Je ne te refuserai rien! Tu veux de l'argent? Tiens,
en voilà. Il y a quelqu'un qui ne te plaît pas? Dis-le, on verra ça! Alors?
- N-non, je veux simplement m'en aller. Je n'arrive pas à partir, je
suis arrivé ici par hasard. Donnez-moi l'autorisation de partir. Personne ne
veut m'aider, et je vous le demande à vous, en tant que Directeur...
Ah libéra Perets, arrangea sa cravate et sourit sèchement.
- Vous faites erreur, Perets. Je ne suis pas le Directeur. Je suis le
délégué du Directeur pour les affaires du personnel. Excusez-moi, je vous ai
quelque peu retenu. Par ici, s'il vous plaît. Le Directeur va vous recevoir.
Il ouvrit devant Perets une petite porte basse tout au fond de son
bureau nu et fit un geste d'invite de la main. Perets toussota, lui adressa
un signe de tête réservé et se baissa pour pénétrer dans la pièce suivante.
Ce faisant, il eut l'impression de recevoir une légère tape sur
l'arrière-train. Au reste, il était probable que ce, n'était qu'une
impression - à moins que M. Ab ne se soit un peu trop pressé de claquer la
porte.
La pièce dans laquelle il se retrouva était une copie conforme de la
salle d'attente, la secrétaire elle-même était l'exacte copie de la première
secrétaire, mais elle lisait un livre intitulé "Sublimation du génie". Les
fauteuils étaient également occupés par des visiteurs pâles munis de
journaux et de revues. Là aussi il y avait le professeur Kakadou qui
souffrait cruellement de démangeaisons nerveuses et Béatrice Vakh, son
carton brun sur les genoux. Tous les autres visiteurs, il est vrai, étaient
des inconnus et sous une copie de "L'exploit du traverseur de la forêt
Selivan" s'allumait et s'éteignait régulièrement une brutale injonction :
"SILENCE!" Et en effet personne ne parlait. Perets s'assit
précautionneusement tout au bord d'un fauteuil. Béatrice Vakh lui adressa un
sourire un peu crispé mais dans l'ensemble amical.
Au bout d'une minute de silence tendu, une clochette tinta. La
secrétaire posa son livre et dit :
- Révérend Lucas, on vous demande.
Le Révérend Lucas faisait peur à voir, et Perets se détourna. Ce n'est
rien, pensa-t-il en fermant les yeux. Je tiendrai. Il se souvint de cette
pluvieuse soirée d'automne où on avait apporté dans l'appartement Esther -
Esther qu'un voyou ivre venait d'égorger dans l'entrée de la maison, les
voisins qui s'accrochaient à lui et les éclats de verre dans sa bouche - il
avait brisé le verre avec ses dents quand on lui avait apporté de l'eau...
Oui, pensat-il, le plus dur est passé...
Son attention fut réveillé par des bruits de grattements répétés. Il
ouvrit les yeux et se retourna. Un fauteuil plus loin, le professeur Kakadou
se grattait furieusement les aisselles de ses deux mains. Comme un singe.
- A votre avis, faut-i1 séparer les filles et les garçons? murmura
d'une voix tremblante Béatrice.
- Je n'en sais rien, dit méchamment Perets. Béatrice Vakh continuait à
marmonner :
- Une éducation complexe a évidemment ses avantages, mais c'est là un
cas particulier... Seigneur! s'exclama-t-elle d'une voix geignarde, il ne va
pas me chasser? Où pourrais-je aller? On m'a déjà chassée de partout ; il ne
me reste pas une paire de souliers convenables, tous mes bas ont filé et
cette espèce de poudre qui ne tient pas.
La secrétaire posa la "Sublimation du génie" et observa sévèrement :
- Ne vous égarez pas.
Béatrice Vakh se figea, terrifiée. La petite porte basse s'ouvrit et un
homme complètement rasé se glissa dans la salle d'attente.
- Est-ce qu'il y a un Perets ici? demanda-t-il d'une voix de stentor.
- Je suis là, dit Perets en se levant d'un bond.
- Dehors avec vos affaires! La voiture part dans dix minutes, allez,
hop!
- La voiture pour où? Pourquoi?
- Vous êtes Perets?
- Oui...
- Vous voulez partir, oui ou non?
- Je voulais, mais...
- Comme vous voudrez, rugit sur un ton excédé l'homme rasé, j'ai fait
mon travail, je vous l'ai dit.
Il disparut et la porte se referma. Perets se rua sur ses pas.
- Arrière! lui cria la secrétaire, tandis que plusieurs mains
agrippaient ses vêtements. Perets se débattit désespérément et la veste se
déchira.
- La voiture, dehors! gémit-il.
- Vous êtes fou! dit la secrétaire, furieuse. Où voulez-vous aller
comme ça? Vous avez une porte là, où il y a écrit "Sortie".
Des mains fermes guidèrent Perets vers l'inscription "Sortie". Derrière
la porte se trouvait une grande salle de forme polygonale dans laquelle
s'ouvrait une multitude de portes. Perets se rua pour les essayer les unes
après les autres.
Un soleil éclatant, des murs blancs aseptiques, des hommes en blouse
blanche. Un dos nu, badigeonné de teinture d'iode. Une odeur de pharmacie.
Ce n'était pas ça.
L'obscurité, le ronronnement d'un projecteur cinématographique. Sur
l'écran quelqu'un qu'on tire en tous sens par les oreilles. Les visages
blancs de spectateurs qui se tournent, mécontents. Une voix : "La porte!
Fermez la porte!" Encore pas ça...
Perets traversa la salle en glissant sur le parquet.
Une odeur de confiserie. Quelques personnes avec des cabas qui font la
queue. Derrière la barrière de verre, des bouteilles de kéfir étincelantes,
des tartes et des gâteaux resplendissants.
- Messieurs, cria Perets, où est la sortie?
- La sortie de quoi? demanda un vendeur grassouillet coiffé d'une toque
de cuisinier.
- D'ici...
- A la porte où vous êtes.
- Ne l'écoutez pas, dit un petit vieux en s'adressant au vendeur. C'est
juste un petit futé qui s'amuse à retarder la queue. Travaillez, ne faites
pas attention à lui.
- Mais je ne m'amuse pas, dit Perets. Ma voiture va partir...
- Non,