Arkadi et Boris Strougatski. L'Escargot sur la pente
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    Arkadi et Boris Strougatski. L'Escargot sur la pente

--------------------------------------------------------------- roman Traduit du russe par Michel Pétris (c) Arkadi et Boris Strougatski, 1970, Edition Champ Libre, Paris, 1972 OCR: Oleg Volkov, 1999 --------------------------------------------------------------- Au tournant, dans la profondeur de la trouée de la forêt, Le futur qui m'attend me sert de serment. On ne l'entraînera pas dans une discussion Et on ne l'amadouera pas par la caresse Il est grand ouvert, comme la forêt distendu, à la rencontre. Boris Pasternak. Grimpe, grimpe doucement, Escargot, la pente du Fuji, Plus haut, jusqu'au sommet! Issa, fils de paysan.

    I

De cette hauteur, la forêt était comme une luxuriante écume mouchetée. Comme une immense éponge poreuse couvrant le monde tout entier. Comme un animal qui se serait un jour tapi dans l'attente puis se serait endormi et se serait couvert d'une mousse grossière. Comme un masque informe posé sur un visage que personne n'avait encore jamais vu. Perets quitta ses sandales et s'assit, ses pieds nus pendant dans le précipice. Il lui sembla que ses talons étaient tout d'un coup devenus humides, comme s'il les avait réellement plongés dans le tiède brouillard lilas qui s'accumulait sous la falaise. Il tira de sa poche les cailloux qu'il avait ramassés, les disposa soigneusement à côté de lui, puis choisit le plus petit et le jeta doucement en bas, dans le monde vivant et silencieux, endormi et indifférent qui avalait pour toujours. L'étincelle blanche s'éteignit, et rien ne se produisit, aucun branchage ne remua, aucun oeil ne s'entrouvrit pour le regarder. S'il jetait un caillou toutes les minutes et demi ; s'il fallait croire ce que racontait la cuisinière uni-jambiste que l'on surnommait Kazalounia, et ce que supposait Mme Bardo, la directrice du groupe d'aide à la population locale ; s'il ne fallait pas croire ce que murmuraient le chauffeur Touzak et l'Inconnu du groupe de la Pénétration du génie ; si l'intuition humaine valait quelque chose et si enfin les espérances pouvaient se réaliser au moins une fois dans la vie, alors, à la septième pierre, les buissons s'écarteraient avec fracas derrière lui et dans la clairière, sur l'herbe foulée, blanchie par la rosée, paraîtrait le Directeur, torse nu, en pantalon de gabardine grise à passepoil mauve, respirant avec bruit, le visage luisant, jaune et rose, velu ; il ne regarderait rien, ni la forêt au-dessous de lui, ni le ciel au-dessus ; il se baisserait, plongerait ses larges mains dans l'herbe, se redresserait en brassant l'air de ses larges mains et en faisant rouler à chaque fois son ventre puissant sur son pantalon tandis qu'un air chargé d'acide carbonique et de nicotine s'échapperait, sifflant et bouillonnant, de sa bouche grande ouverte. Derrière, les buissons s'écartèrent bruyamment. Perets se retourna avec circonspection : ce n'était pas le Directeur, mais la personne familière de Claude-Octave Domarochinier, du groupe de l'Eradication. Il s'approcha lentement et s'arrêta à deux enjambées de Perets, abaissant vers lui ses yeux sombres et attentifs. Il savait ou soupçonnait quelque chose, quelque chose de très important, et ce savoir ou ce soupçon immobilisait les traits de son visage allongé, visage pétrifié d'un homme qui apportait ici, sur l'à-pic, une étrange et angoissante nouvelle. Cette nouvelle, personne encore au monde ne la connaissait, mais il était manifeste que tout était radicalement changé, que tout ce qui avait cours auparavant n'avait maintenant plus de sens et que chacun devrait désormais donner tout ce dont il était capable. - A qui sont ces pantoufles? demanda-t-il en jetant un regard circulaire autour de lui. - Ce ne sont pas des pantoufles, dit Perets Ce sont des sandales. Domarochinier eut un sourire et tira de sa poche un gros bloc-notes. - Tiens donc. Des sandales? Trè-ès bien. Mais à qui sont ces sandales? Il s'approcha de l'à-pic, coula un regard prudent vers le bas et recula aussitôt. - Quelqu'un est assis au bord de l'à-pic, commenta-t-il, avec des sandales posées à côté de lui. La question qui se pose inévitablement est alors : à qui sont les sandales et où se trouve leur propriétaire? - Ce sont mes sandales, dit Perets. Domarochinier regarda d'un air de doute son bloc-notes : - Les vôtres? Donc, vous êtes pieds nus. Pourquoi? - Pieds nus parce qu'il n'y a pas d'autre moyen, expliqua Perets. J'ai fait tomber hier ma pantoufle droite et j'ai décidé à l'avenir de rester pieds nus. Il se pencha en avant et regarda entre ses genoux écartés : - Elle est là-bas. Vous allez voir, avec un caillou... Domarochinier lui prit la main d'un geste vif et s'empara des cailloux. - De la pierre ordinaire, effectivement, dit-il. Mais ça ne change rien. Je ne comprends pas, Perets, pourquoi vous essayez de me tromper. D'ici, on ne peut voir une pantoufle - si du moins elle est réellement là-bas, et ça c'est une autre question que nous examinerons ensuite - et du moment qu'on ne peut pas la voir, vous ne pouvez pas espérer l'atteindre avec une pierre, même si vous aviez l'adresse nécessaire et si vous vouliez réellement cela et cela seul : je parle du coup au but... Mais nous allons éclaircir tout ça. Il remonta les jambes de son pantalon, s'assit sur les talons et poursuivit : - Donc, vous étiez là hier aussi. Pour quoi faire? Comment se fait-il que ce soit la deuxième fois que vous veniez au bord de l'à-pic, alors que les autres employés de l'Administration, pour ne rien dire des spécialistes surnuméraires, n'y viennent que pour satisfaire un besoin naturel? Perets se fit petit. Ce n'est qu'une question d'ignorance, pensa-t-il. Ce n'est pas du défi ni de la méchanceté, il ne faut pas y attacher d'importance. C'est simplement de l'ignorance. Il ne faut pas attacher d'importance à l'ignorance, personne ne le fait. L'ignorance défèque sur la forêt. L'ignorance défèque toujours sur quelque chose. - Vous aimez sans doute vous asseoir ici, poursuivit Domarochinier sur un ton insinuant. Vous aimez beaucoup la forêt. Vous l'aimez? Répondez! - Et vous? demanda Perets. Domarochinier s'offensa et ouvrit son bloc-notes : - Ne vous oubliez pas! Vous savez très bien qui je suis. J'appartiens au groupe de l'Eradication, et votre réponse, ou plus exactement votre contre-question, est donc absolument dépourvue de sens. Vous comprenez parfaitement que mon attitude envers la forêt est déterminée par la fonction que je remplis, mais qu'est-ce qui détermine la vôtre? cela je ne le comprends pas très bien. Ce n'est pas bien, Perets, pensez-y : je vous donne ce conseil pour votre bien, pas pour le mien. On n'a pas idée d'être aussi étranger : rester assis au bord de l'à-pic, pieds nus, lancer des pierres... Pourquoi? On se le demande. A votre place, je raconterais tout. A moi. Je remettrais tout en ordre. Vous le savez peut-être, il y a des circonstances atténuantes, et en fin de compte vous n'avez rien à craindre, n'est-ce pas Perets? - Non, dit Perets. C'est-à-dire évidement, oui. - Vous voyez. Le naturel disparaît d'un seul coup, et il n'existe plus. A qui est cette main, demandons-nous? Où lance-t-elle une pierre? Ou peut-être à qui? Ou encore sur qui? Et pourquoi? Et comment pouvez-vous rester assis au bord de l'à-pic? Est-ce inné chez vous ou bien vous êtes-vous spécialement entraîné? Moi, par exemple, je ne peux pas rester au bord de l'à-pic. Et je n'ose même pas me demander pourquoi j'aurais pu m'y entraîner. La tête me tourne. Et c'est normal. Un homme n'a aucune raison de s'asseoir au bord de l'à-pic. Surtout s'il n'a pas de laissez-passer pour la forêt. Montrez-moi s'il vous plaît votre laissez-passer, Perets. - Je n'en ai pas. - Vous n'en avez pas. Bien. Et pourquoi? - Je ne sais pas... On ne m'en donne pas, c'est tout. - C'est juste, on ne vous en donne pas. Je le sais. Et pourquoi? On m'en a donné, on lui en a donné, on leur en a donné, on en a donné à beaucoup d'autres encore, et à vous on ne veut pas vous en donner. Perets lui jeta un regard furtif. Du long nez décharné de Domarochinier s'échappaient des reniflements, ses yeux clignaient sans cesse. - Sans doute parce que je suis étranger, suggéra Perets. C'est certainement la raison. - Et je ne suis pas le seul à m'intéresser à vous, poursuivit Domarochinier sur un ton confidentiel. S'il n'y avait que moi! Mais il y a aussi des gens importants... Ecoutez, Perets, vous pouvez peut-être vous lever, pour que nous puissions continuer? Vous me donnez le vertige, rien qu'à vous voir. Perets se leva et sautilla sur un pied pour attacher une sandale. - Mais éloignez-vous donc de ce bord! cria d'une voix douloureuse Domarochinier en agitant son bloc-notes vers Perets. Vous finirez par me tuer avec vos excentricités! - C'est fini, fit Perets en tapant du talon. Je ne le ferai plus. On y va? - Allons-y. Mais je constate que vous n'avez répondu à aucune de mes questions. Vous me chagrinez beaucoup, Perets. Vous êtes vraiment... (Il jeta un regard sur le gros bloc-notes, haussa les épaules et le glissa sous son bras.) C'est étrange. Pas la moindre impression, sans même parler d'information. - Mais aussi, qu'est-ce qu'il y a à répondre? dit Perets. Je devais simplement être ici pour parler au Directeur. Domarochinier se figea littéralement sur place, comme englué dans les buissons, et proféra d'une voix altérée : - C'est donc pour ça que vous êtes... - Comment, que je suis? Je ne suis rien de... Domarochinier jeta un regard autour de lui et chuchota : - Non, non. Taisez-vous. Taisez-vous. Plus un mot. J'ai compris. Vous aviez raison. - Qu'est-ce que vous avez compris? J'ai raison de quoi? - Non, non, je n'ai rien compris. Rien de rien. Vous pouvez être tout à fait tranquille. Je n'ai pas compris et je n'ai pas compris. D'ailleurs je n'étais pas là et je ne vous ai pas vu. Ils passèrent devant un banc, grimpèrent quelques marches usées, prirent l'allée couverte d'un fin sable rouge et pénétrèrent sur le territoire de l'Administration. - La pleine clarté ne peut exister qu'à un certain niveau, disait Domarochinier. Et chacun doit savoir à quoi il peut prétendre. J'ai prétendu à la clarté à mon niveau, c'est mon droit, et je l'ai épuisé. Et là où se terminent les droits commencent les devoirs... Ils dépassèrent des cottages de dix appartements aux fenêtres garnies de rideaux de tulle, longèrent le garage, traversèrent le terrain de sport, passèrent encore devant les entrepôts, puis devant l'hôtel sur le seuil duquel se tenait le Commandant, d'une pâleur maladive, les yeux exorbités et fixes, une serviette à la main. Ils suivirent une longue palissade derrière laquelle ronflaient des moteurs, pressèrent le pas, car ils n'avaient plus beaucoup de temps, puis se mirent à courir. Il était cependant tard quand ils arrivèrent à la cantine, et toutes les places étaient prises, à l'exception de la petite table de service dans un coin au fond où restaient deux places, la troisième étant occupée par le chauffeur Touzik qui, les voyant en train de piétiner, indécis, sur le pas de la porte, leur fit un signe d'invite en agitant sa fourchette. Tout le monde buvait du kéfir et Perets en prit aussi. La nappe rêche de la table était maintenant garnie de six bouteilles et quand Perets étendit les jambes pour s'installer au mieux sur la chaise sans siège, il y eut un bruit de verre et une ancienne bouteille de cognac roula dans l'intervalle entre les tables. Le chauffeur Touzik la ramassa prestement et la remit en place sous la table, ce qui produisit un nouveau tintement. - Faites attention avec vos pieds, dit-il. - Je ne l'ai pas fait exprès, dit Perets. Je ne savais pas. - Et moi, je le savais? répliqua Touzik. Il y en a quatre là-dessous, tâche de pas faire l'idiot. - Moi, par exemple, je ne bois pas, fit dignement Domarochinier. - On sait ça, comme vous buvez pas, dit Touzik. A ce compte-là, nous non plus. - Mais j'ai le foie malade, commença à s'inquiéter Domarochinier. Voilà un certificat. Il fit apparaître une feuille de cahier froissée marquée d'un sceau triangulaire et la fourra sous le nez de Perets. C'était effectivement un certificat, couvert d'une écriture illisible de médecin. Perets ne put déchiffrer qu'un mot : "antabus". - Et il y a aussi ceux de l'année dernière, et ceux de l'avant-dernière, mais ils sont dans le coffre. Le chauffeur Touzik dédaigna d'examiner le certificat. Il ingurgita un plein verre de kéfir, porta son index replié à son nez, renifla, et, les yeux pleins de larmes, proféra d'une voix raffermie : - Qu'est-ce qu'il y a encore dans la forêt? Des arbres. (Il s'essuya les yeux du revers de la manche.) Mais ils restent pas sur place : ils sautent. Tu comprends? - Oui, alors? demanda avidement Perets. Comment font-ils? - Eh bien! voilà. Il y en a un là, immobile. Un arbre, quoi. Puis il commence à se tordre, à se nouer, et c'est parti! Un grand bruit, un craquement, tu le vois, tu le vois plus. Un bon de dix mètres. Il m'a bousillé la cabine. Puis il redevient immobile. - Pourquoi? demanda Perets. - Parce que ça s'appelle un arbre sauteur, expliqua Touzik en se versant un verre de kéfir. - Hier on a reçu un lot de nouvelles scies électriques, intervint Domarochinier en se passant la langue sur les lèvres. Un rendement fabuleux. Je dirais même que ce ne sont pas des scies, mais de véritables machines à scier. Nos machines à scier de l'Eradication. Alentour, tout le monde buvait du kéfir. Dans des verres à facettes, dans des gobelets en fer-blanc, dans des tasses à café, dans des cornets de papier, ou simplement à la bouteille. Tout le monde avait les pieds ramenés sous sa chaise. Et tous pouvaient sans doute exhiber des certificats médicaux attestant qu'ils avaient mal au foie, à l'estomac ou au duodénum. Pour cette année et pour les années précédentes. - Puis le manager me fait venir et me demande pourquoi ma cabine est déglinguée, poursuivit Touzik en haussant la voix. Tu roulais encore à gauche, charogne, qu'il me dit. Vous, PAN Perets, vous jouez aux échecs avec lui, vous pourriez bien dire quelque chose pour moi, il vous estime, il parle souvent de vous... Perets, qu'il dit, c'est quelqu'un! Je ne donnerai pas de voiture pour Perets, qu'il dit, et n'essayez pas de m'en demander. On ne peut pas laisser partir un tel homme. Vous comprenez, bande d'imbéciles, qu'il dit, sans lui je m'ennuierais à mourir! Vous lui parlerez pour moi, hein? - B-Bon, fit Perets d'une voix hésitante. J'essaierai. - Je peux parler au manager, intervint Domarochinier. Il était avec moi à l'armée ; j'étais capitaine et lui lieutenant. Il me salue encore en portant la main à la hauteur du couvre-chef. - Il y a aussi les ondines, dit Touzik, son verre de kéfir à la main. Dans les grands lacs clairs. C'est là qu'elles sont, tu comprends? Nues. - C'est votre kéfir, Touz, qui vous donne des visions, plaça Domarochinier. - Je les ai vues de mes propres yeux, répliqua Touzik en portant le verre à ses lèvres. Mais on ne peut pas boire l'eau de ces lacs. - Vous ne les avez pas vues, parce qu'elles n'existent pas, dit Domarochinier. Les ondines, c'est de la mystique. - Mystique toi-même, dit Touzik en s'essuyant les yeux du revers de la manche. - Un instant, dit Perets, un instant. Vous dites qu'elles sont là, étendues... Et puis après? Il est impossible qu'elles ne fassent que rester là, et puis c'est tout. Il se peut qu'elles vivent sous l'eau et qu'elles remontent à la surface comme nous sortons d'une pièce enfumée pour nous mettre au balcon par une nuit de lune, et exposer là, les yeux clos, notre visage à la fraîcheur. C'est peut-être ce qu'elles font. Elles viennent à la surface, et elles restent là. A se reposer. A échanger des sourires et des paroles indolentes... - Ne discute pas avec moi, dit Touzik en regardant fixement Domarochinier. Tu es déjà allé dans la forêt? Tu n'y as jamais mis les pieds, et tu en parles. - Absurde. Qu'est-ce que j'irais faire dans votre forêt? J'ai un laissez-passer pour y aller. Mais vous, Touz, vous n'en avez pas. Montrez-moi votre laissez-passer s'il vous plaît, Touz. - Je n'ai pas vu moi-même ces ondines, reprit Touzik en s'adressant à Perets. Mais j'y crois tout à fait. Parce que les autres en parlent. Même Candide en parlait. Et Candide savait tout sur la forêt. Il la connaissait comme sa femme. Il reconnaissait tout au toucher. Il est mort là-bas, dans sa forêt. - S'il est mort, fit Domarochinier sur un ton significatif. - Quoi, "si"? Un homme part en hélicoptère, et de trois ans on n'en entend plus parler. Il y a eu l'avis de décès dans les journaux, le repas de funérailles, qu'est-ce qu'il te faut encore? Candide a cassé sa pipe, c'est évident. - Nous n'en savons pas assez, dit Domarochinier, pour affirmer quoi que ce soit de manière absolument catégorique. Touzik cracha et alla chercher une autre bouteille de kéfir au comptoir. Domarochinier en profita pour se pencher vers Perets et lui murmurer à l'oreille, le regard fuyant : - Notez que pour ce qui est de Candide, des ordres secrets ont été donnés... Je me considère en droit de vous en informer parce que vous êtes étranger... - Quels ordres? - Le considérer comme vivant, gronda sourdement Domarochinier avant de s'écarter. Puis il reprit à voix haute : - Le kéfir est bien, aujourd'hui, il est frais. Le réfectoire s'emplit de bruit. Ceux qui avaient fini leur repas se levèrent avec des bruits de chaises et gagnèrent la sortie. Ils parlaient fort, allumaient leurs cigarettes et jetaient les allumettes par terre. Domarochinier jetait autour de lui des regards mauvais et disait à tous ceux qui passaient à proximité : "Comme vous le voyez, messieurs, c'est quelque peu étrange, mais nous sommes en train de parler..." Quand Touzik revint avec sa bouteille, Perets lui dit : - Est-ce que le manager parlait sérieusement en disant qu'il ne me donnerait pas de voiture? Il voulait plaisanter, sans doute? - Plaisanter, pourquoi? Il vous aime beaucoup, PAN Perets, sans vous il serait malade d'ennui, et il n'a aucun intérêt à vous faire partir, un point c'est tout... Admettons qu'il vous laisse partir, ça l'avancerait à quoi? Où vous voyez de la plaisanterie là-dedans? Perets se mordit la lèvre. - Comment faire alors pour partir? Je n'ai plus rien à faire ici. Mon visa touche à sa fin. Et d'abord, je veux partir, voilà tout. - En général, dit Touzik, on vous vire aussi sec au bout de trois réprimandes. On vous donne un autobus spécial, on réveille un chauffeur au milieu de la nuit, vous n'aurez pas le temps de rassembler vos affaires... Comment ça se passe avec les gars d'ici? Première réprimande : le type est rétrogradé. Deuxième réprimande : on l'envoie dans la forêt expier ses péchés. Et à la troisième : au revoir, bonjour chez toi. Si par exemple je veux me faire licencier, je vide une demi-boutanche et je tape sur la gueule à celui-là. (Il montrait Domarochinier.) On me supprime aussitôt les gratifications, et on me met à la charrette à merde. Alors qu'est-ce que je fais? Je m'enfile une autre demi-bouteille et je lui retape sur la gueule, vu? Là, je quitte la charrette à merde et je pars à la station biologique pour faire la chasse aux microbes qu'ils ont là-bas. Mais si je ne veux pas aller à la station biologique, je bois encore une demi-bouteille et je lui tape pour la troisième fois sur la gueule. Là, c'est terminé. Je suis licencié pour actes de voyoutisme et expulsé dans les vingt-quatre heures. Domarochinier tendit vers Touzik un doigt menaçant : - Vous faites de la désinformation, Touz, de la désinformation. D'abord, il doit s'écouler au moins un mois entre chaque acte. Sans quoi, toutes les fautes sont considérées comme un seul et même délit, et le perturbateur est simplement mis en prison, sans que l'Administration elle-même donne suite à l'affaire. Deuxièmement, à la deuxième faute, le coupable est sans retard envoyé dans la forêt sous la surveillance d'un garde, de sorte qu'il n'aura pas la possibilité de s'aviser de commettre une troisième infraction. Ne l'écoutez pas, Perets, il ne comprend rien à ces problèmes. Touzik avala une gorgée de kéfir, fit une grimace et cacarda : - C'est vrai. Là, peut-être qu'effectivement je... Excusez-moi, PAN Perets. - Mais non, enfin..., fit Perets d'un ton chagrin. De toute façon je ne pourrais jamais taper sur quelqu'un, comme ça, sans raison. - Mais vous êtes pas obligé de lui taper sur la... sur la gueule, dit Touzik. Vous pouvez lui botter le... les fesses. Ou tout simplement déchirer son costume. - Non, je ne peux pas, dit Perets. - Mauvais, ça, dit Touzik. Ça ira mal pour vous, alors, PAN Perets. Alors, voilà ce que nous allons faire. Demain matin, vers sept heures, vous irez au garage, vous vous installerez dans ma voiture et vous attendrez. Je vous emmènerai. - Vraiment? demanda Perets, joyeux. - Oui. Demain je dois aller sur le Continent, transporter de la ferraille. Vous viendrez avec moi. Dans un coin, quelqu'un poussa soudain un cri terrible : "Qu'est-ce que tu as fait? Tu as renversé ma soupe!" Domarochinier prit la parole : - L'homme doit être simple et clair. Je ne comprends pas pourquoi vous voulez partir d'ici, Perets. Personne ne veut partir, mais vous, vous voulez. - C'est toujours comme ça chez moi, dit Perets. Je fais toujours tout à l'envers. Et d'ailleurs, pourquoi l'homme doit-il obligatoirement être simple et clair? Touzik renifla son index replié et proféra : - L'homme doit être sobre. Tu crois pas? - Je ne bois pas, dit Domarochinier. Et ce pour une raison très simple, et connue de tout le monde : j'ai le foie malade. Ce n'est donc pas là que vous pourrez m'attraper, Touz. - Ce qui m'étonne dans la forêt, reprit Touzik, c'est les marais. Ils sont brûlants, tu comprends? Je peux pas supporter ça. Je pourrai jamais m'y habituer. C'est comme de la soupe aux choux bouillante, ça fume, ça sent le chou. J'ai même essayé de goûter, mais ça n'a pas de goût, ça manque de sel... Non, la forêt, c'est pas pour l'homme. Elle leur en a fait voir de toutes les couleurs. On n'arrête pas d'amener du matériel, et il disparaît, comme englouti dans les glaces, ils en font venir d'autre, et il disparaît encore... Une profusion verte et odorante. Profusion de couleur, profusion d'odeurs. Profusion de vie. Et toujours étrangère. Familière, ressemblante, mais fondamentalement étrangère. Le plus difficile est de se faire à cette idée, qu'elle est à la fois étrangère et, familière. Qu'elle est l'émanation de notre monde, la chair de notre chair, mais qu'elle s'est détachée de nous et ne veut pas nous connaître. C'est sans doute ainsi que le pithécanthrope aurait pu penser à nous, ses descendants - avec effroi et amertume... - Quand viendra l'ordre, proclama Domarochinier, ce ne sera pas avec nos bulldozers et nos tout-terrain minables que nous irons là-bas, mais avec quelque chose de sérieux, et en deux mois nous aurons fait de tout ça une surface bétonnée, sèche et lisse. - C'est toi qui le feras, dit Touzik. Si on te fout pas sur la gueule avant, tu feras une surface bétonnée avec ton propre père. Pour la clarté. Le mugissement profond d'une sirène se fit entendre. Les carreaux des fenêtres tremblèrent, une sonnerie puissante retentit au-dessus de la porte, des lumières se mirent à clignoter sur les murs et au-dessus du comptoir surgit une inscription en lettres énormes : "Debout, dehors!" Domarochinier se leva à la hâte, manoeuvra l'aiguille de sa montre et partit en courant sans prononcer une parole. - Bon, j'y vais, dit Perets. C'est l'heure de travailler. Touzik acquiesça : - C'est l'heure. L'heure juste. Il ôta sa veste fourrée, la roula soigneusement, rapprocha les chaises et s'allongea, la tête posée sur la veste. - Donc, demain sept heures? dit Perets. - Quoi? répondit Touzik d'une voix ensommeillée. - Je viendrai demain à sept heures. - Où ça? demanda Touzik en se retournant sur les chaises. Elles tiennent pas ensemble, les salopes. Combien de fois je leur ai dit : mettez un divan... - Au garage, dit Perets. A votre voiture. - Ah!... Venez, venez, on verra là-bas. C'est pas facile comme affaire. Il replia les jambes, se croisa les bras et se mit à ronfler. Il avait les bras velus, et au milieu des poils apparaissait un tatouage. Il y avait deux inscriptions : "Ce qui nous perd" et "Toujours de l'avant". Perets gagna la sortie. Il franchit sur une planchette une énorme flaque qui s'étalait dans l'arrière-cour, contourna un tumulus de boîtes de conserves vides, se glissa à travers une fente de la palissade de planches et pénétra dans l'immeuble de l'Administration par l'entrée de service. Les couloirs étaient sombres et froids, sentaient la poussière, le papier moisi, le tabac refroidi. Il n'y avait personne nulle part, aucun bruit ne filtrait à travers les portes revêtues de moleskine. Perets gagna le premier étage par un étroit escalier dépourvu de rampe et arriva à une porte surmontée d'une inscription où clignotaient les mots : "Lave-toi les mains avant le travail." Sur la porte se détachait un grand "M" noir. Perets poussa le battant et fut quelque peu ébranlé en découvrant qu'il était arrivé dans son bureau. C'est-à-dire, évidemment, celui de Kim, le chef du groupe de la Protection scientifique, mais Perets y avait une table. La table était maintenant à côté de la porte, près du mur décoré de carreaux de faïence, comme toujours à moitié recouverte par la "mercedes" sous sa housse, tandis que près de la fenêtre aux vitres fraîchement lavées se trouvait la table de Kim, lequel Kim était déjà au travail : assis, un peu voûté, il considérait une règle à calcul. - Je voulais me laver les mains..., dit Perets, déconcerté. - Lave-toi, lave-toi, dit Kim en hochant la tête. Tu as un lavabo là. Ça va être très bien maintenant. Tout le monde va venir chez nous. Perets alla au lavabo et entreprit de se laver les mains. Il les lava à l'eau chaude et à l'eau froide, en utilisant deux sortes de savon et une pâte à dégraisser spéciale, les frotta avec de la filasse et avec des brosses de diverses duretés. Puis il mit en marche le séchoir électrique et tint quelques instants ses mains roses et humides dans le hurlement du courant d'air chaud. - A quatre heures du matin, on a fait savoir à tout le monde que nous serions transférés au premier étage, dit Kim. Où étais-tu? Chez Alevtina? - Non, j'étais au bord de l'à-pic, dit Perets en prenant place à sa table. La porte s'ouvrit, le Proconsul entra en coup de vent dans le local, agita sa serviette pour saluer et disparut en coulisse. On entendit grincer la porte de la cabine et le verrou claquer. Perets ôta la housse de la "mercedes", resta un instant assis, immobile, puis alla à la fenêtre et l'ouvrit. On ne voyait pas la forêt, mais elle était présente. Elle était toujours présente, même si on ne pouvait la voir que du bord de l'à-pic. Partout ailleurs dans l'Administration, il y avait toujours quelque chose qui la cachait. Elle était cachée par les bâtiments crème des ateliers de mécanique et par les trois étages du garage réservé aux véhicules personnels des employés. Elle était cachée par les étables de l'exploitation auxiliaire et par le linge pendu aux abords de la blanchisserie dont la sécheuse était perpétuellement cassée. Elle était cachée par le parc avec ses corbeilles de fleurs et ses pavillons, son manège et ses baigneuses de plâtre couvertes d'inscriptions au crayon. Elle était cachée par les cottages et leurs vérandas garnies de lierre, par les croix de leurs antennes de télévision. Et de là, de la fenêtre du premier étage, on ne voyait pas la forêt à cause du haut mur de briques non achevé mais déjà très haut que l'on était en train d'édifier autour du bâtiment bas du groupe de la Pénétration du génie. La forêt n'était visible que du bord de l'à-pic. Mais l'homme qui n'avait de sa vie vu la forêt, qui n'en avait jamais entendu parler, qui n'avait jamais pensé à elle, qui ne la craignait pas et n'en rêvait pas, même cet homme pouvait facilement en deviner l'existence, du seul fait que l'Administration existait. Il y a longtemps que je pensais à la forêt, que j'en parlais, que j'en rêvais, mais je ne soupçonnais même pas qu'elle pût exister en réalité. Et ce n'est pas en allant pour la première fois au bord de l'à-pic que j'ai acquis la certitude de son existence, mais en lisant sur une pancarte à l'entrée l'inscription : "Administration des affaires de la forêt". J'étais devant cette pancarte, ma valise à la main, couvert de poussière, desséché par la longue route, je la lisais et la relisais et sentais mes genoux trembler, car je savais maintenant que la forêt existait, et que tout ce que je pensais auparavant n'était que le jeu d'une imagination débile, un pâle mensonge souffreteux. La forêt est, et cette immense bâtisse maussade a la charge de sa destinée... - Kim, dit Perets, est-il possible que je parte sans avoir vu la forêt? Je m'en vais demain. - Tu veux réellement y aller? demanda Kim distraitement. Les marais verts et brûlants, les arbres craintifs et nerveux, les ondines à la surface de l'eau, qui se reposent sous la lune de leur activité mystérieuse des profondeurs, les aborigènes énigmatiques et circonspects, les villages désertés... - Je ne sais pas, dit Perets. - Tu ne peux pas y aller, Pertchik. Seuls le peuvent les gens qui n'ont jamais pensé à la forêt. Qui s'en sont toujours moqués éperdument. Mais elle est trop proche de ton coeur. Pour toi, la forêt est dangereuse parce qu'elle te trahira. - Sans doute. Mais si je suis venu ici, c'est uniquement pour la voir. - Qu'as-tu besoin de vérités amères? Qu'en feras-tu? Et que feras-tu dans la forêt? Pleurer sur un rêve qui s'est transformé en destin? Prier pour que tout soit autrement? Ou bien vas-tu entreprendre de transformer ce qui est en ce qui devrait être? - Et pourquoi suis-je venu ici? - Pour être sûr. Tu ne comprends pas à quel point c'est important : être sûr. Les autres viennent pour tout autre chose. Pour trouver dans la forêt des mètres cubes de bois. Ou pour trouver la bactérie de la vie. Ou pour écrire une thèse. Ou pour obtenir un laissez-passer, non pas pour aller dans la forêt, mais à toutes fins utiles : ça servira un jour ou l'autre et tout le monde n'en a pas. L'idée suprême, c'est de faire de la forêt un parc luxueux, comme le sculpteur qui tire la statue du bloc de marbre. Pour ensuite tondre ce parc. Année après année. Ne pas le laisser redevenir forêt. - Je voudrais partir, dit Perets. Je n'ai rien à faire ici. Il faut que quelqu'un parte - ou bien moi, ou bien vous tous. - Revenons aux multiplications, dit Kim. Perets s'assit à sa table, trouva une prise hâtivement installée et brancha la "mercedes". - Sept cent quatre-vingt-treize cinq cent vingt-deux par deux cent soixante-six zéro onze... La "mercedes" se mit à cogner et à tressauter. Perets attendit qu'elle soit calmée, et lut en bégayant la réponse. - Bon. Eteins, dit Kim. Maintenant divise-moi six cent quatre-vingt-dix-huit trois cent douze par dix quinze... Kim dictait les chiffres, Perets les composait, appuyait sur les touches ce multiplication et de division, additionnait, retranchait, extrayait des racines, et tout se passait comme d'habitude. - Douze par dix. Multiplication, dit Kim. - Un zéro zéro sept, dicta mécaniquement Perets. Puis il se reprit et dit : - Mais elle ment. Ça devrait faire cent vingt. - Je sais, je sais, fit impatiemment Kim. Un zéro zéro sept. Maintenant extrais-moi la racine carrée de dix zéro sept... - Tout de suite, dit Perets. Le verrou claqua à nouveau derrière la coulisse et le Proconsul apparut, rose, frais et satisfait. Il se lava les mains en fredonnant d'une voix agréable un AVE MARIA, puis proféra : - C'est tout de même un véritable prodige, cette forêt, messieurs! Et dire que nous parlons d'elle ou écrivons sur elle d'une manière aussi criminellement insuffisante! Et pourtant elle mérite qu'on écrive sur elle. Elle ennoblit, elle éveille les sentiments les plus élevés. Elle contribue au progrès. Elle est elle-même comme le symbole du progrès. Et nous ne parvenons pas à empêcher la diffusion de fables, d'anecdotes, de rumeurs non qualifiées. En fait, il n'y a pas de propagande de la forêt. Tout ce qui se pense et qui se dit sur la forêt! - Sept cent quatre-vingts multiplié par quatre cent trente-deux, dit Kim. Le Proconsul haussa la voix. Celle-ci était forte et bien posée : on n'entendit plus la "mercedes". - "Les arbres cachent la forêt"... "Etre perdu dans la forêt"... "Les brigands de la forêt"... Voilà ce que nous devons combattre! Voilà ce que nous devons extirper! Vous, par exemple, monsieur Perets, pourquoi ne luttez-vous pas? Vous pourriez faire au club un exposé circonstancié et judicieux sur la forêt, et vous ne le faites pas. Il y a longtemps que je vous observe, que j'attends, mais en vain. Qu'y a-t-il? - C'est que je n'ai jamais été là-bas, dit Perets. - Pas grave. Moi non plus, je n'y suis jamais allé, mais j'ai fait une conférence et à en juger par les échos que j'ai reçus, c'était une conférence très utile. La question n'est pas de savoir si on a ou non été dans la forêt, la question est de dépouiller les faits de leur gangue de mysticisme et de superstition, de mettre à nu la substance en arrachant les oripeaux dont elle a été affublée par les esprits mesquins et militaristes... - Deux fois huit divisé par quarante-neuf moins sept fois sept, dit Kim. La "mercedes" se mit à l'oeuvre. Le Proconsul haussa à nouveau la voix. - Je l'ai fait en tant que philosophe de formation, vous pourriez le faire en tant que linguiste... Je vous donnerai les thèses et vous les développerez à la lumière des dernières acquisitions de la linguistique... Au fait, quel est votre sujet de thèse? - C'est "Les particularités du style et de la rythmique de la prose féminine de la basse époque Heian, sur la base du " Makura-no sôshi "." Je crains que... - Sen-sa-tion-nel! C'est précisément ce qu'il nous faut. Vous soulignerez qu'il n'y a pas de marais et de fondrières, mais de merveilleuses boues curatives. Pas d'arbres sauteurs, mais le produit d'une science hautement évoluée. Pas d'indigènes, pas de sauvages, mais une antique civilisation d'hommes fiers, libres, aux idéaux élevés, des hommes modestes et forts. Et pas d'ondines! Pas de brumes lilas, pas d'allusions brumeuses - pardonnez-moi ce calembour malheureux... Ce sera sensationnel, MEIN HERR Perets, fabuleux. Et c'est très bien que vous connaissiez la forêt, que vous puissiez faire part de vos impressions personnelles. Ma conférence étant bonne aussi, mais, j'en ai peur, quelque peu fastidieuse. Comme matériau de base, j'ai utilisé les protocoles des réunions. Mais vous, en tant qu'explorateur de la forêt... - Je ne suis pas explorateur de la forêt, tenta de plaider Perets. On ne me laisse pas y aller. Je ne connais pas la forêt. Le Proconsul hocha distraitement la tête et nota rapidement quelque chose sur sa manchette. - Oui. Oui, oui. C'est malheureusement l'amère vérité. Malheureusement, cela se trouve encore chez nous - formalisme, bureaucratisme, approche euristique de la personnalité... Vous pouvez aussi parler de cela entre autres. Vous pouvez, vous pouvez, tout le monde en parle. Moi j'essaierai de régler votre intervention avec la direction. Je suis terriblement content, Perets, que vous preniez enfin part à notre travail. Il y a longtemps que je vous suis de très près... Voilà, je vous ai inscrit pour la semaine prochaine. Perets arrêta la "mercedes". - Je ne serai pas là la semaine prochaine. Mon visa vient à expiration, et je pars. Demain. - Nous arrangerons ça d'une manière ou d'une autre. J'irai voir le Directeur, il est lui-même membre du club, il comprendra. Considérez que vous avez une semaine de plus. - Il ne faut pas, dit Perets. i1 ne faut pas! Le Proconsul le regarda droit dans les yeux : - Il faut! Vous le savez très bien, Perets, il faut! Au revoir. Il porta deux doigts à la hauteur de sa tempe et s'éloigna en agitant sa serviette. - Une véritable toile d'araignée, dit Perets. Que suis-je pour eux? Une mouche? Le manager ne voulait pas que je m'en aille. Alevtina ne veut pas, et maintenant celui-là... - Moi non plus je ne veux pas que tu partes, dit Kim. - Mais je ne peux plus rester ici! - Sept cent quatre-vingt-dix-sept multiplié par quatre cent trente-deux... "De toute façon je partirai, se disait Perets en appuyant sur les touches. Vous ne le voulez pas, mais je partirai. Je ne jouerai pas au ping-pong avec vous, je ne jouerai pas aux échecs avec vous, je ne veux pas dormir et prendre du thé et de la confiture avec vous, je ne veux plus chanter de chansons pour vous, compter sur la "mercedes" pour vous, débrouiller vos discussions et maintenant faire des conférences que de toute façon vous ne comprendrez pas. Et je ne veux pas penser pour vous, faites-le vous-mêmes, moi je m'en vais. Je pars, je pars. De toute façon, vous ne comprendrez jamais que penser ce n'est pas une distraction mais une nécessité..." Au-dehors, derrière le mur en construction, on entendait les cognements sourds d'un mouton, le bruit des marteaux pneumatiques, le fracas des briques qui se déversaient. Sur le mur étaient assis côte à côte quatre ouvriers en casquette, torse nu, qui fumaient. Puis ce fut sous la fenêtre même le vrombissement et la pétarade d'un moteur de moto. - Quelqu'un qui vient de la forêt, commenta Kim. Dépêche-toi de me multiplier soixante par soixante. La porte s'ouvrit violemment et un homme fit irruption dans la pièce. Il portait une combinaison dont le capuchon déboutonné ballottait sur sa poitrine par-dessus le cordon de l'émetteur. Des bottes jusqu'à la ceinture, la combinaison était couverte d'aiguilles de jeunes pousses d'un rose pâle et autour de la jambe droite s'enroulait le fouet orange d'une liane d'une longueur démesurée qui traînait par terre. La liane continuait à se tortiller, et Perets eut l'impression d'être en présence d'un tentacule projeté par la forêt elle-même, qui, bientôt se tendrait et qui entraînerait l'homme sur le chemin inverse, à travers les couloirs de l'Administration, en bas de l'escalier, lui ferait longer le mur, le réfectoire, les ateliers, l'attirerait encore plus bas, dans la rue poussiéreuse, à travers le parc, ses statues et ses pavillons, vers le début de la corniche, vers les portes, mais il passerait à côté des portes et serait entraîné plus bas, vers l'à-pic... L'homme portait des lunettes de moto, son visage était couvert d'une épaisse couche de poussière, et Perets ne reconnut pas tout de suite en lui Stoïan Stoïanov, de la station biologique. Il tenait à la main un gros sac en papier. Il fit quelques pas sur le sol revêtu d'une mosaïque qui représentait une femme sous la douche et s'arrêta devant Kim, tenant le sac en papier caché derrière son dos et faisant d'étranges mouvements avec sa tête, comme s'il avait eu des démangeaisons dans le cou. - Kim, dit-il, c'est moi. Kim ne répondit pas. On entendait sa plume qui grattait et déchirait le papier. - Kimouchka, reprit Stoïan d'une voix implorante, je t'en supplie. - Fous le camp, dit Kim. Maniaque. - C'est la dernière fois, dit Stoïan. La dernière des dernières. Il eut un nouveau mouvement de tête et Perets aperçut sur son cou maigre à la peau rasée, dans le petit creux sous la nuque, une courte pousse rosâtre, fine, aiguë, qui s'enroulait en spirale, comme tremblant d'une sorte d'avidité. - Tu n'as qu'à dire que c'est à cause de Stoïan, un point c'est tout. Si on t'invite au cinéma, dis que tu as un travail urgent à terminer ce soir. Si c'est pour le thé, dis par exemple que tu viens de le prendre. Si on t'invite à boire du vin, refuse aussi. Hein? Kimouchka! La dernière des dernières des dernières! - Qu'est-ce que tu as à rentrer la tête dans les épaules comme ça? demanda méchamment Kim. Allons, tourne-toi. - Ça te reprend? demanda Stoïan en se tournant. Ce n'est pas grave. Tu n'as qu'à transmettre, tout le reste est sans importance. Penché par-dessus la table, Kim s'affairait sur le cou de Stoïan, pressait et massait, les coudes écartés, en grinçant des dents d'un air dégoûté et marmonnant des jurons. La tète baissée, le cou offert, Stoïan dansait patiemment d'un pied sur l'autre. - Salut, Pertchik, dit-il. Il y a longtemps que je ne t'avais pas vu. Qu'est-ce que tu fais ici? J'ai encore apporté quelque chose que tu pourras... Pour la dernière fois... Il déplia le papier et montra à Perets un petit bouquet de fleurs sauvages d'un vert vénéneux. - Et elles sentent! Comment qu'elles sentent! - Mais arrête de remuer, lui cria Kim. Reste tranquille! Maniaque, chiffe! - Maniaque, chiffe, soit! approuva avec enthousiasme Stoïan. Pour la dernière fois, la dernière des dernières. Les pousses rosés sur sa combinaison commençaient à se faner, se ridaient et tombaient à terre, sur le visage de brique de la femme sous la douche. - C'est fini, dit Kim. Décampe! Il se détacha de Stoïan et jeta dans le seau à ordures une chose sanglante, à demi vivante, qui continuait à se tordre. - Je lève le camp, dit Stoïan. Tout de suite. Tu sais, Rita a encore fait des siennes, et j'ai un peu peur de quitter la station biologique. Pertchik, tu devrais venir chez nous, tu leur parlerais... - Et puis quoi encore! dit Kim. Perets n'a rien à faire là-bas. - Comment, rien? s'écria Stoïan. Quentin fond à vue d'oeil. Ecoute-moi : il y a une semaine, Rita s'est enfuie, bon, on n'y peut rien... Mais cette nuit elle est revenue trempée, blanche, glacée. Un garde a voulu s'y frotter, elle lui a fait quelque chose, on ne sait pas quoi, et maintenant il se traîne comme un perdu. Et tout le lotissement expérimental est envahi par l'herbe. - Et alors? demanda Kim. - Quentin a pleuré toute la matinée... - Tout ça je le sais, l'interrompit Kim. Mais je ne comprends pas ce que Perets a à faire là-dedans. - Comment ça, ce qu'il a à faire? Qu'est-ce que tu racontes? Qui y a-t-il à part Perets? Pas moi, non? Pas toi, non plus... Et on ne va pas faire appel à Domarochinier, a Claude-Octave, tout de même! Kim frappa la table de sa main : - Ça suffit! Va travailler et que je ne te voie plus ici pendant les heures de service. Ne me pousse pas à bout. - C'est fini, se hâta de dire Stoïan. C'est fini. Je m'en vais. Mais tu transmettras? Il posa le bouquet sur la table et s'enfuit en criant : "Le cloaque est encore en travail..." Kim prit un balai et poussa les débris dans un coin. - Un imbécile sans cervelle, commenta-t-il. Et cette Rita... Recompte tout encore une fois. Ça les démolira, cet amour... Sous la fenêtre, l'irritante pétarade de la moto s'éleva à nouveau, puis tout redevint silencieux à l'exception des coups sourds du mouton derrière le mur. - Que faisais-tu ce matin au bord de l'à-pic, Perets? demanda Kim. - Je voulais voir le Directeur. On m'a dit qu'il faisait parfois sa gymnastique là-bas. Je voulais lui demander de m'envoyer dans la forêt, mais il n'est pas venu. Tu sais, Kim, je crois que tout le monde ment ici. J'ai parfois même l'impression que toi aussi tu mens. - Le Directeur, énonça pensivement Kim. C'est peut-être une idée. Tu es quelqu'un de courageux... - De toute façon je n'en vais demain. Touzik m'emmènera, il l'a promis. Dis-toi bien que demain je ne serai plus là. - Je ne m'attendais pas à ça, poursuivit Kim sans écouter. Très courageux... On pourrait peut-être t'envoyer là-bas, que tu te rendes compte?

    II

Perets s'éveilla au contact de doigts froids sur son épaule nue. Il ouvrit les yeux et aperçut au-dessus de lui un homme en sous-vêtements. Il n'y avait pas de lumière dans la pièce, mais l'homme était éclairé par un rayon de lune et l'on voyait son visage blanc et ses yeux exorbités. - Qu'est-ce que vous voulez? demanda Perets en un murmure. - Il faut évacuer, répondit l'homme, à voix basse lui aussi. "Ah! c'est le commandant", se dit avec soulagement Perets. - Evacuer, pourquoi? demanda-t-il en se soulevant sur un coude. Evacuer quoi? - L'hôtel est complet. Vous devez évacuer les lieux. Perets fit le tour de la pièce d'un regard désemparé. Tout était comme avant, comme avant les trois autres lits étaient vides. - Inutile d'inspecter, fit le commandant. Nous savons ce qu'il y a à voir. De toute façon, il faut changer votre literie pour la donner à nettoyer. Vous ne le ferez pas de vous-même, vous n'avez pas reçu l'éducation adéquate... Perets comprit : le commandant avait peur, et il le prenait de haut pour se donner de l'assurance. Il était dans un état tel qu'un simple contact eût suffi pour qu'il se mette à hurler, à glapir, à entrer en transes, à briser la fenêtre pour appeler au secours. - Allons, allons, la literie, on vous dit, fit le commandant, saisi d'une sorte de terrible impatience, en arrachant l'oreiller de sous la tête de Perets. - Enfin quoi, articula Perets, il faut absolument maintenant, en pleine nuit? - C'est l'heure. - Seigneur! vous n'avez pas toute votre tête à vous. Bon, d'accord... Prenez les draps, je m'en passerai, je n'avais plus que cette nuit à passer de toute façon. Il se leva et, pieds nus sur le sol froid, entreprit de retirer la housse de l'oreiller. Le commandant, comme figé sur place, suivait ses mouvements de ses yeux exorbités. Ses lèvres tremblaient. - Réparations, lâcha-t-il enfin. Il est temps de faire des réparations. La tapisserie est toute déchirée, le plafond fissuré, le planchéiage à refaire... Sa voix s'affermit : - Donc, vous devez de toute façon évacuer. Les réparations vont commencer incessamment. - Les réparations? - Les réparations. Vous avez vu l'état de la tapisserie? Les ouvriers arrivent. - Maintenant? Tout de suite? - Maintenant. Tout de suite. Il est impensable d'attendre plus longtemps. Le plafond est complètement fissuré. Il n'y a qu'à voir. Perets se sentit soudain glacé. Il abandonna la housse et saisit son pantalon. - Quelle heure est-il? demanda-t-il. - Minuit passé, répondit le commandant en baissant la voix et jetant un regard circonspect autour de lui. - Et où vais-je aller? dit Perets, enfilant une jambe de son pantalon, en équilibre sur un pied. Vous n'avez qu'à me mettre ailleurs, dans une autre chambre... - Tout est complet. Et là où ce n'est pas complet, c'est en réparations. - Chez le veilleur, alors... - C'est complet. Perets fixa tristement la lune. - Dans le débarras, alors. Dans le débarras, dans la lingerie, dans le poste d'électricité. Il ne me reste plus que six heures à dormir. A moins que vous ne puissiez trouver à me loger chez vous, d'une manière ou d'une autre... Le commandant s'agita soudain à travers la pièce. Il courait d'un lit à l'autre, nu-pieds, blême, effrayant comme une apparition. Enfin, il s'arrêta et proféra d'une voix geignarde : - Mais enfin quoi? Je suis un homme civilisé, j'ai fait deux instituts, je ne suis pas un quelconque indigène... Je comprends tout! Mais c'est impossible, vous comprenez! Absolument impossible! (Il bondit vers Perets et lui murmura à l'oreille :) Votre visa est arrivé à expiration. Il y a déjà vingtsept minutes qu'il est expiré, et vous êtes toujours là! Vous ne devez pas être là. Je vous en supplie... (Il se laissa lourdement tomber sur les genoux et alla chercher sous le lit les chaussettes et les chaussures de Perets.) Je me suis réveillé en nage à minuit moins cinq. Bon, je crois que c'est tout. Ma fin est venue. Je suis parti comme j'ai été. Je ne me souviens de rien. Des nuages dans les rues, des clous aux pieds... Et ma femme qui doit accoucher... Habillez-vous, habillez-vous, je vous en prie... Perets s'habilla à la hâte. Il comprenait mal. Le commandant n'arrêtait pas de courir entre les lits, piétinait les carrés de lune, jetait des regards dans le couloir, se penchait à la fenêtre et murmurait : "Mon Dieu, enfin..." - Je peux au moins vous laisser ma valise? demanda Perets. Le commandant eut un claquement de mâchoires. - En aucun cas! Vous voulez me perdre... Il faut être sans coeur! Mon Dieu, mon Dieu... Perets ramassa ses livres, ferma non sans peine sa valise, prit son manteau sur le bras et demanda : - Et maintenant où vais-je aller? Le commandant ne répondit pas. Il attendait, trépignant d'impatience Perets prit sa valise et gagna la rue par l'escalier sombre et silencieux. Il s'arrêta sur le perron et, tentant de calmer son tremblement, écouta un moment la voix du commandant qui expliquait au veilleur ensommeillé : "... Il va vouloir rentrer. Il ne faut pas le laisser faire! Son... (sinistre murmure confus) Compris? Tu réponds..." Perets s'assit sur sa valise et étendit son manteau sur ses genoux. - Non, je vous en prie, fit la voix du comman dant derrière lui. Je vous demande de quitter le perron. Je vous demande d'évacuer complètement le territoire de l'hôtel. Il fallut partir. Perets posa sa valise sur la chaussée. Le commandant piétina encore un peu en grommelant : < Je vous en prie instamment... ma femme... sans excès d'aucune sorte... les conséquences... impossible..." Puis il partit en frôlant le mur, silhouette blanche dans ses sous-vêtements. Perets vit les fenêtres noires des cottages, les fenêtres noires de l'Administration, les fenêtres noires de l'hôtel. Nulle part il n'y avait de lumière, les ampoules des rues elles-mêmes étaient éteintes. Il n'y avait que la lune, ronde, brillante et méchante. Et soudain il découvrit qu'il était seul. Personne auprès de lui. Autour, les gens dorment, et ils m'aiment tous, je le sais, je m'en suis souvent aperçu. Et pourtant je suis seul, comme s'ils étaient tous morts d'un coup ou subitement devenus mes ennemis... Et le commandant est un brave monstre d'homme affligé de la maladie de Basedow, un malchanceux qui s'est collé à moi du premier jour qu'il m'a vu. Nous avons joué du piano à quatre mains et avons parlé, et j'étais le seul avec qui il osait parler, avec qui il se sentait un homme à part entière, et pas le père de sept enfants. Et Kim. Il est revenu de la chancellerie avec une énorme liasse de dénonciations. Quatre-vingt-douze dénonciations me concernant, toutes écrites de la même main et signées de noms différents. Comme quoi je volais à la poste la cire à cacheter de l'Etat, j'avais amené dans ma valise une maîtresse mineure que je cachais dans le sous-sol de la boulangerie, et bien d'autres choses encore... Et Kim avait lu ces dénonciations, en avait jeté certaines au panier et avait mis les autres de côté en marmonnant : "Ça, c'est à creuser." Et c'était inattendu et effrayant, insensé et repoussant... Les regards furtifs qu'il me jetait, et ses yeux qu'il détournait aussitôt... Perets se leva, prit sa valise et partit à l'aventure, là où le mènerait son inspiration. Mais son inspiration ne le conduisait nulle part. Il tituba, éternua de poussière et sans doute tomba à plusieurs reprises. La valise était incroyablement lourde, comme impossible à diriger. Elle se frottait à la jambe comme un fardeau, puis s'envolait pesamment et resurgissait des ténèbres pour venir battre le genou. Dans une sombre allée du parc où ne brillait aucune lumière et où seules les statues aussi incertaines que le commandant apportaient une vague blancheur, la valise s'aggrippa soudain au pantalon par une de ses boucles qui s'était détachée et Perets, en désespoir de cause, l'abandonna. L'heure du désespoir était venue. Aveuglé par les larmes, Perets se fraya un chemin à travers les haies sèches et bardées de piquants poussiéreux, franchit quelques marches, tomba lourdement sur le dos et, à bout de forces, tremblant de douleur et de compassion, se laissa tomber à genoux au bord de l'à-pic. Mais la forêt demeurait indifférente. Si indifférente qu'elle ne se laissait même pas voir. Sous l'à-pic, tout était sombre et ce n'était qu'à l'horizon que l'on voyait apparaître quelque chose de gris et d'informe, vaste et stratifié qui luisait mollement sous la lune. - Réveille-toi, implora Perets. Regarde-moi maintenant que nous sommes seuls, n'aie pas peur, ils sont tous endormis. Tu n'as vraiment jamais eu besoin d'aucun d'entre nous? Ou peut-être tu ne comprends pas ce que ça veut dire, besoin? C'est quand on ne peut pas se passer... c'est quand on pense tout le temps à... C'est quand toute la vie se tend vers... Je ne sais pas qui tu es. Et même ceux qui sont absolument persuadés de le savoir ne le savent pas. Tu es ce que tu es, mais je peux espérer que tu es telle que toute ma vie j'ai voulu te voir : bonne et intelligente, indulgente et compréhensive, attentive et peut-être même reconnaissante. Nous avons perdu tout cela, nous n'avons plus assez de force ni de temps, nous ne faisons qu'ériger des monuments toujours plus grands, toujours plus hauts, toujours moins chers, mais nous souvenir, nous souvenir nous ne pouvons plus. Mais toi, tu es différente, et c'est pourquoi je suis venu à toi de loin, sans même croire à ton existence. Et se pourrait-il que tu n'aies pas besoin de moi? Non, je vais te dire la vérité. J'ai peur de ne pas avoir non plus besoin de toi. Nous nous sommes aperçus, mais nous ne sommes pas devenus plus proches, et il ne devait pas en être ainsi. Peut-être parce qu'ils sont entre nous? Ils sont nombreux, je suis seul, mais je suis l'un d'eux et tu ne peux évidemment pas me distinguer dans la foule, et je ne vaux peut-être pas la peine d'être distingué. J'ai peut-être moi-même imaginé les qualités humaines qui devaient te plaire, mais te plaire à toi telle que je t'ai imaginée et non à toi telle que tu es... Des flocons de lumière blancs et brillants se levèrent à l'horizon, s'étendirent et tout d'un coup, à droite sous la falaise, sons le rocher en surplomb, des faisceaux de projecteurs se déchaînèrent pour fouiller le ciel, pour se perdre dans les couches de brouillard. Les flocons lu lumineux à l'horizon s'étirèrent, se gonflèrent, devinrent des nuages blanchâtres et s'éteignirent. Quelques instants plus tard, les projecteurs s'éteignirent aussi. - Ils ont peur, dit Perets. Moi aussi, j'ai peur. Pas seulement peur de toi, mais aussi peur pour toi. Tu ne les connais pas encore. D'ailleurs, je les connais aussi très mal. Je sais seulement qu'ils sont capables de tous les excès, du plus extrême dans l'aveuglement comme dans la sagesse, dans la férocité comme dans la pitié, dans le déchaînement comme dans la retenue. II ne leur manque qu'une chose : la compréhension. Ils ont toujours remplacé la compréhension par des succédanés - foi, athéisme, indifférence, mépris. Ce qui est toujours apparu être le plus simple. Plus simple de croire que de comprendre. Plus simple d'être désabusé que de comprendre. Entre autres choses, je m'en vais demain, mais cela ne veut encore rien dire. Ici je ne peux pas t'aider, tout est trop résistant, trop en place. Ici je suis trop visiblement déplacé, étranger. Mais je trouverai le point d'application des forces, ne t'inquiète pas. C'est vrai, ils peuvent te souiller irréversiblement, mais cela aussi prend du temps, et beaucoup : il leur faut trouver le moyen le plus efficace, le plus économique, et sur tout le plus simple. Nous nous battrons encore, s'il y a de quoi se battre... Au revoir. Perets se leva et s'avança tout droit à travers les buissons, dans le parc, dans l'allée. Il tenta de retrouver sa valise mais ne la retrouva pas. Il revint alors dans la grand-rue, vide et éclairée par la seule lune. Il était plus d'une heure du matin quand il s'arrêta devant la porte obligeamment ouverte de la bibliothèque de l'Administration. Les fenêtres étaient tendues de stores lourds, mais l'intérieur était brillamment éclaire, comme une salle de bal. Le parquet se craquelait et grinçait désespérément, et autour étaient les livres. Les rayonnages ployaient sous les livres, les livres étaient entassés sur les tables et dans les coins, et à part Perets et les livres il n'y avait pas dans la bibliothèque âme qui vive. Perets se laissa tomber dans un grand vieux fauteuil, étendit les jambes, se renversa en arrière et posa tranquillement ses bras sur les accoudoirs. Alors, qu'est-ce que vous faites là? dit-il aux livres. Fainéants! C'est pour ça qu'on vous a écrits? Parlez-moi, racontez-moi les semailles. Combien a-t-on semé? Combien de sage, de bon, d'éternel? Et quelles sont les prévisions pour la récolte? Et surtout, quelles pousses lèveront? Vous vous taisez... Toi, là, comment déjà... Oui, oui, toi en deux tomes. Combien d'hommes t'ont lu? Et combien t'ont compris? Je t'aime beaucoup, ancêtre, tu es un bon et honnête camarade. Tu n'as jamais crié, tu ne t'es jamais vanté, jamais frappé la poitrine. Bon et honnête. Et ceux qui te lisent deviennent aussi bons et honnêtes. Ne serait-ce que pour un temps. Même malgré eux. Mais tu sais, il y en a qui pensent que pour avancer, la bonté et l'honnêteté ne sont pas tellement nécessaires. Que pour ça il faut des jambes. Et des souliers. Même des pieds sales et des souliers non cirés. Le progrès peut être complètement indifférent aux notions de bonté et de droiture, comme il l'a fait jusqu'à maintenant. L'Administration, par exemple, n'a pas besoin, pour fonctionner correctement, de bonté ou d'honnêteté. C'est agréable, souhaitable, mais absolument pas nécessaire. Comme le latin pour un nageur. Les biceps pour un comptable. Comme le respect de la femme pour Domarochinier... Mais tout dépend de ce que l'on appelle progrès. On peut l'envisager sous l'angle des "Oui mais" bien connus : alcoolique, soit, oui mais quel spécialiste! Débauché, oui mais quel propagandiste! Voleur, disons profiteur, oui mais quel administrateur! Meurtrier, oui mais quelle discipline et quelle abnégation... Mais on peut aussi concevoir le progrès comme transformation de tous dans le sens de la bonté et de l'honnêteté. Et alors nous verrons peut-être un temps où l'on dira : c'est un spécialiste, bien sûr, il s'y connaît, mais c'est un sale type, il faut le chasser... Ecoutez, livres, savez-vous que vous êtes plus nombreux que les humains? Si tous les hommes disparaissaient, vous pourriez peupler la terre et vous seriez alors comme les hommes. Il y en a parmi vous de bons et honnêtes, des sages, des savants, mais aussi des cervelles d'oiseau, des sceptiques, des schizophrènes, des meurtriers, des suborneurs, des enfants, des prédicateurs moroses, des imbéciles contents d'eux-mêmes, et des braillards enroués aux yeux injectés. Et vous ne sauriez pas pourquoi vous êtes là. Au fait, à quoi servez-vous? Vous êtes nombreux à offrir la connaissance, mais à quoi sert la connaissance dans la forêt? La connaissance n'a rien à voir avec la forêt. C'est comme si on prenait soin d'inculquer à un futur bâtisseur de cités radieuses l'art des fortifications : quels que soient ses efforts par la suite pour construire un stade ou une maison de repos, il n'arriverait jamais à construire qu'une redoute maussade bardée de flèches, d'escarpes et de contrescarpes. Ce que vous avez donné aux gens qui sont allés dans la forêt, ce n'est pas la connaissance, mais des préjugés... Il y en a d'autres parmi vous qui inspirent le scepticisme et le découragement. Et ceci non pas en raison de leur noirceur ou de leur cruauté, ni parce qu'ils proposent l'abandon de toute espérance, mais parce qu'ils mentent. Il y a des mensonges radieux, pleins de sifflotements allègres et de chansons entraînantes, des mensonges geignards qui tentent en gémissant de se justifier. Ma s ce sont toujours des mensonges. Etrangement, ce n'est jamais ces livres que l'on brûle, que l'on retire des bibliothèques. Jamais encore dans toute l'histoire de l'humanité le mensonge n'a été jeté au feu. Ou alors par accident, parce qu'on n'avait pas compris ou qu'on avait cru. Dans la forêt aussi ils sont inutiles. Ils ne sont utiles nulle part. C'est sans doute précisément pour cela qu'il y en a tant... enfin pas pour cela mais parce qu'on les aime... Les ténèbres des vérités amères sont plus chères à notre coeur... Quoi? Qui est-ce qui parle ici? Ah, c'est moi... Donc je disais qu'il y a aussi des livres... quoi? - Silence, il n'a qu'à dormir... - Il aurait bu un coup, au lieu de dormir... - Mais arrête ton chahut... Ah, mais c'est Perets. - Et après? Occupe-toi plutôt de toi... - Personne pour s'occuper de lui, le pauvre... - Je ne suis pas un pauvre, marmonna Perets. Et il se réveilla. En face de lui, un escabeau de bibliothèque était placé devant les rayonnages. Alevtina, du laboratoire de photo, se trouvait sur la plus haute marche. Touzik, le chauffeur, maintenait l'échelle de ses bras tatoués et regardait vers le haut. - Il est toujours comme ça un peu perdu, disait Alevtina en considérant Perets. Et il n'a pas dîné, évidemment. Il faudrait le réveiller, qu'il boive au moins un peu de vodka... Je me demande ce que des gens comme lui peuvent rêver? - Moi, ce que je vois, je le rêve pas, fit Touzik, les yeux levés. - Tu vois quelque chose de nouveau? Que tu n'avais jamais vu avant? demanda Alevtina. - Non, dit Touzik. On peut pas dire que ce soit particulièrement neuf, mais c'est comme au cinéma : on peut le voir vingt fois, et c'est toujours avec plaisir. Sur la troisième marche de l'escabeau se trouvait un énorme CHTROUTSEL coupé en tranches, sur la quatrième des concombres et des oranges pelées, et sur la cinquième une bouteille à moitié vide flanquée d'un pot à crayons en matière plastique. - Regarde tant que tu veux, mais tiens bien l'échelle, fit Alevtina, qui se mit en devoir d'extraire des rayons supérieurs d'épaisses revues et des dossiers aux couvertures défraîchies. Elle souffla pour enlever la poussière, fit une grimace, tourna quelques pages, mit à part quelques chemises et remit les autres à leur place. Le chauffeur Touzik renifla bruyamment. - Il te faut aussi ceux de l'avant-dernière année? demanda Alevtina. - Il me faut une chose, fit Touzik, énigmatique. Je vais réveiller Perets, maintenant. - Ne t'en va pas de l'échelle, dit Alevtina. - Je ne dors pas, intervint Perets. Il y a longtemps que je vous regarde. - De là-bas on ne voit rien, dit Touzik. Venez ici, PAN Perets : ici il y a tout : des femmes, du vin et des fruits... Perets se leva en boitillant sur sa jambe ankylosée, s'approcha de l'escabeau et se versa à boire. - Qu'est-ce que vous avez rêvé, Pertchik? demanda Alevtina du haut de l'échelle. Perets leva machinalement la tête, et baissa aussitôt les yeux. - Ce que j'ai rêvé? Des bêtises... Je parlais avec les livres. Il avala le contenu du gobelet et prit un quartier d'orange. - Tenez ça une seconds, PAN Perets, dit Touzik. J'ai soif moi aussi. - Alors tu veux ceux de l'avant-dernière année? demanda Alevtina. - Evidemment! (Touzik versa le liquide dans le gobelet et choisit un concombre.) L'avant-dernière, et l'avant-avant-dernière. J'en ai toujours besoin. Ça a toujours été comme ça, et je ne peux pas vivre sans ça. Et personne ne peut vivre sans ça. Il y en a qui ont besoin de plus, d'autres de moins... Je le dis toujours : vous pouvez toujours me faire la leçon, je suis comme ça. (Touzik but avec une satisfaction manifeste et mordit dans le concombre craquant.) Et on peut pas vivre comme je vis ici. J'en supporterai encore un peu, puis je prendrai la voiture et j'irai me chercher une ondine dans la forêt... Perets tenait l'échelle et s'efforçait de penser au lendemain, mais Touzik, assis sur la première marche de l'escabeau, avait entrepris de raconter comment, dans sa jeunesse, lui et des amis avaient surpris un couple en banlieue, avaient rossé et chassé le galant, et avaient ensuite essayé de se servir de la femme. Il faisait froid, humide, et à cause de leur extrême jeunesse à tous, personne n'était arrivé à rien. La femme pleurait, avait peur, et l'un après l'autre les amis de Touzik avaient abandonné, et seul lui, Touzik, avait continué à s'accrocher à la femme dans l'arrière-cour bourbeuse, l'empoignant, jurant, croyant toujours que ça allait y être, mais sans résultat, jusqu'au moment où il l'avait emmenée chez elle, dans sa propre maison, l'avait serrée contre la rampe de fer de l'escalier sombre et avait enfin eu ce qu'il voulait. Racontée par Touzik, l'histoire était follement passionnante et drôle. - C'est pour ça que les petites ondines ne risquent pas de m'échapper, dit Touzik. Je laisse jamais tomber, et c'est pas là que je vais commencer. Chez moi, pas de fraude sur la marchandise : le dedans vaut le dehors. Il avait un beau visage hâlé, d'épais sourcils, le regard vif et une dentition remarquable. Il ressemblait énormément à un Italien. Mais il sentait des pieds. - Mais qu'est-ce qu'ils fabriquent, qu'est-ce qu'ils fabriquent, disait Alevtina. Tous les dossiers sont mélangés. Tiens, prends toujours ceux-là en attendant. Elle se pencha et fit passer à Touzik une pile de dossiers et de revues. Celui-ci prit le tas, lut mentalement quelques pages en remuant les lèvres, compta les dossiers et dit : - Il m'en faut encore deux. Perets tenait toujours l'échelle, le regard fixé sur ses poings serrés. Demain à cette heure je ne serai plus là, se disait-il. Je serai assis dans la cabine à côté de Touzik, il fera chaud, le métal commencera à peine à refroidir. Touzik allumera les phares, s'installera confortablement, le coude gauche appuyé contre la portière et commencera à parler de la politique mondiale. Je ne le laisserai plus parler de rien d'autre II pourra s'arrêter à chaque buvette, prendre en route qui il voudra, il pourra même faire un détour pour ramener à quelqu'un une batteuse de l'atelier de réparations. Mais je ne le laisserai parler que de politique mondiale. Ou bien je l'interrogerai sur les différents types d'automobiles. Sur les taux de consommation en carburant, sur les pannes, sur les meurtres d'inspecteurs véreux. Il raconte bien, et on ne sait jamais s'il ment ou s'il dit la vérité... Touzik avala une nouvelle rasade de liquide, clappa les lèvres, jeta un regard sur les jambes d'Alevtina et entreprit de poursuivre son récit en le ponctuant de trépignements, de gestes expressifs et d'éclats de rire joyeux. S'attachant scrupuleusement à la chronologie, il raconta l'histoire de sa vie sexuelle d'année en année, mois après mois. La cuisinière du camp de concentration où il avait été enfermé pour avoir volé du papier au temps de la pénurie (la cuisinière répétait toujours : "Fais attention, Touzik, ne me joue pas de tour!..."), la fille d'un détenu politique dans ce même camp (elle ne se souciait pas de savoir avec qui elle allait, elle était persuadée que de toute façon elle finirait au crématoire), la femme d'un marin dans une ville portuaire, qui tentait ainsi de se venger des trahisons incessantes de son taureau de mari. Il y avait aussi une riche veuve que Touzik avait fini par fuir une nuit, en caleçon, parce qu'elle voulait mettre le grappin sur le pauvre Touzik et lui faire faire le trafic de narcotiques et de préparations médicales douteuses. Et les femmes qu'il transportait quand il était chauffeur de taxi : elles le payaient avec l'argent du client, puis, à la fin de la nuit, en nature. ("... Alors je lui dis : mais enfin, et à moi, qui va y penser? Toi tu en as déjà eu quatre, et moi pas une...") Puis sa femme, une fillette d'une quinzaine d'années, qu'il avait épousée par autorisation spéciale des autorités : elle lui avait donné des jumeaux et avait fini par le quitter quand il avait essayé de la prêter à des amis en échange de leurs maîtresses. Des femmes... des filles... des harpies... des salopes... des traînées... - C'est pour ça que je suis pas du tout un dépravé, conclut-il. Je suis simplement un homme qui a du tempérament, et pas une espèce de débile impuissant. Il finit son alcool, ramassa les dossiers et partit sans prendre congé en sifflotant et en faisant grincer le parquet, curieusement voûté, soudain semblable à une araignée ou à un homme des cavernes. Perets, accablé, le suivait encore des yeux quand Alevtina lui dit : - Donnez-moi la main, Pertchik. Elle s'assit sur la dernière marche, posa les mains sur ses épaules et se laissa tomber avec un petit cri. Il l'attrapa sous les aisselles et la posa à terre, et ils demeurèrent un instant tout proches l'un de l'autre, visage contre visage. Elle avait gardé les mains posées sur ses épaules, et il la tenait toujours sous les aisselles. - On m'a chassé de l'hôtel, dit-il. - Je sais, dit-elle. Allons chez moi, si vous voulez? Elle était bonne et tiède, et elle affrontait tranquillement son regard, mais sans aucune assurance particulière. En la regardant, on pouvait se représenter bien des images de bonté, de chaleur, de douceur, et Perets passa avidement en revue toutes ces images les unes après les autres, essaya de se voir tout contre elle, mais comprit tout d'un coup qu'il ne pouvait pas : à sa place il voyait Touzik, un Touzik beau, arrogant, aux gestes sûrs, et qui sentait des pieds. - Non, merci, dit-il en retirant ses mains... Je m'arrangerai comme ça. Elle se détourna immédiatement et entreprit de rassembler dans un papier journal les restes de nourriture. - Et pourquoi "comme ça"? dit-elle. Je peux vous donner le divan. Vous dormirez jusqu'au matin, puis on vous trouvera une chambre. Vous ne pouvez pas passer toutes les nuits dans la bibliothèque.. - Merci. Mais demain je m'en vais. Elle le regarda avec étonnement. - Vous partez? Dans la forêt? - Non, chez moi. - Chez vous... (Elle enveloppa lentement les restes dans le journal.) Mais vous vouliez toujours aller dans la forêt, je vous l'ai moi-même entendu dire. - C'est que, voyez-vous, je voulais... Mais on ne veut pas que j'y aille. Je ne sais même pas pourquoi. Et je n'ai rien à faire à l'Administration. Donc je me suis mis d'accord avec Touzik... Il m'emmène demain. Il est déjà trois heures maintenant. Je vais aller dans le garage m'installer dans la voiture de Touzik, et là j'attendrai le matin. Donc ce n'est pas la peine de vous inquiéter... - Je vais donc vous dire adieu... à moins que vous ne vouliez quand même venir? - Merci, je préfère attendre- dans la voiture... J'ai peur de ne pas me réveiller. Touzik n'attendra pas. Ils sortirent et gagnèrent le garage main dans la main. - Alors, vous n'avez pas aimé ce que Touzik a raconté? demanda-t-elle. - Non. Je n'ai pas du tout aimé. Je n'aime pas qu'on parle de ça. A quoi bon? J'en ai plutôt honte... honte pour lui, pour vous, pour moi... Pour tout le monde. Ça n'a pas de sens. On dirait qu'il y a un grand ennui... - C'est la plupart du temps à cause de cet ennui, dit Alevtina. Mais vous n'avez pas à avoir honte pour moi, j'y suis indifférente. Ça m'est parfaitement égal... Voilà, vous êtes arrivé. Embrassez-moi avant de me quitter. Perets l'embrassa, avec une vague sensation de regret. - Merci, dit-elle. Puis elle fit demi-tour et s'éloigna rapidement. Sans savoir pourquoi, Perets agita la main dans sa direction. Il pénétra dans le garage éclairé par de petites ampoules bleues, enjamba le gardien qui ronflait sur un siège emprunté à une voiture, trouva le camion de Touzik et grimpa dans la cabine. Ça sentait le caoutchouc, l'essence, la poussière. Sur le pare-brise dansait un Mickey Mouse aux bras et jambes écartés. On est bien, ça va, se dit Perets. J'aurais dû venir ici tout de suite. Tout autour étaient garées les voitures muettes, sombres et vides. Le gardien ronflait bruyamment. Les voitures dormaient, le gardien dormait, tout dormait dans l'Administration. Alevtina se déshabillait dans sa chambre devant sa glace, à côté de son lit préparé, un grand lit à deux places doux et chaud... Non, il ne faut pas penser à ça. Parce que le jour on est gêné par les bavardages, le bruit de la "mercedes", tout ce remue-ménage stupide. Mais maintenant, plus d'éradication, de pénétration, de protection, ni aucune autre sinistre absurdité, uniquement un monde endormi au-dessus de l'à-pic, un monde fantomatique comme tous les mondes endormis, invisible et inaudible, pas plus réel que la forêt. La forêt est même maintenant plus réelle : la forêt ne dort jamais. Ou peut-être elle dort, et rêve de nous tous. Nous sommes le songe de la forêt. Le rêve atavique. Les fantômes grossiers de sa sexualité refroidie... Perets s'étendit, recroquevillé, et fourra sous sa tête son manteau roulé en boule. Mickey Mouse se balançait doucement au bout de son fil. A la vue de ce jouet, les jeunes filles ne manquaient pas de s'écrier : "Oh! qu'il est mignon", et le chauffeur Touzik leur répondait : "Le dedans vaut le dehors." Le levier des vitesses entrait dans le flanc de Perets, qui ne savait pas comment l'enlever de là. Ni même si on pouvait l'enlever. Si on le déplaçait, la voiture risquait peut-être de partir. Lentement d'abord, puis de plus en plus vite, droit sur le gardien endormi, et Perets serait dans la cabine, en train d'appuyer sur tout ce qui lui tomberait sous la main ou sous le pied, tandis que le gardien se rapproche de plus en plus ; on voit déjà sa bouche ouverte d'où s'échappent des ronflements, puis la voiture tressaute, tourne brutalement, s'écrase contre le mur du garage, et dans la brèche apparaît le ciel bleu... Perets s'éveilla et s'aperçut que c'était déjà le matin. A la porte grande ouverte du garage, des mécaniciens fumaient, et l'on voyait derrière une surface que le soleil colorait en jaune. Il était sept heures. Perets se mit sur son séant, s'essuya le visage et regarda dans le rétroviseur. Il pensa qu'il lui faudrait se raser, mais resta dans la voiture. Touzik n'était pas encore arrivé, il fallait l'attendre là, sur place, car tous les chauffeurs étaient distraits et partaient toujours sans lui. Il y a deux règles à observer dans les relations avec les chauffeurs : premièrement, ne jamais descendre de voiture si on peut attendre et patienter ; deuxièmement, ne jamais discuter avec le chauffeur qui vous conduit. A la limite, faire semblant de dormir... Les mécaniciens à l'entrée jetèrent leurs mégots qu'ils écrasèrent soigneusement à la pointe de leurs chaussures et entrèrent dans le garage. Il y en avait un que Perets ne connaissait pas, mais l'autre n'était pas du tout un mécanicien, mais bien le manager. Quand ils passèrent près de lui, le manager s'arrêta à côté de la cabine et, posant une main sur l'aile du camion, examina quelque chose en dessous. Puis Perets l'entendit ordonner : "Allons, remue-toi un peu, donne-moi le cric." - Où est-il? demanda le mécanicien inconnu. - ...! répondit tranquillement le manager. Regarde sous le siège. - Comment est-ce que je pouvais le savoir, dit le mécanicien d'une voix irritée. Je vous avais bien prévenu que j'étais serveur... Il y eut un temps de silence, puis la portière du côté du conducteur s'ouvrit sur le visage maussade et ennuyé du mécanicien-serveur. Il jeta un coup d'oeil sur Perets, inspecta du regard l'intérieur de la cabine, tira un peu sur le volant, puis passa les deux bras sous le siège et se mit à remuer les objets qui s'y trouvaient. - C'est ça, un cric? demanda-t-il à mi-voix. - N-non, fit Perets. Je crois que c'est plutôt une clef à molette. Le mécanicien porta la clef au niveau de ses yeux, l'examina en pinçant les lèvres, la posa sur le marchepied et recommença à fourrager sous le siège. - Ça? demanda-t-il. - Non, dit encore Perets. Ça, je peux vous dire exactement ce que c'est. C'est un arithmomètre. Les crics ne sont pas comme ça. Le front plissé, le mécanicien-serveur considérait l'arithmomètre. - Ils sont comment, alors? demanda-t-il. - Eh bien!... C'est une sorte de barre de fer... Il y en a de plusieurs modèles. Il y a une espèce de manivelle mobile... - Il y en a une, là. Comme sur une caisse enregistreuse. - Non, ce n'est pas du tout le même genre de manivelle. - Et si on la tourne, qu'est-ce qui se passe? Perets ne sut plus que répondre. Le mécanicien attendit un peu, posa avec un soupir l'arithmomètre sur le marchepied et se remit à l'oeuvre sous le siège. - C'est peut-être ça? interrogea-t-il. - C'est possible. Ça y ressemble beaucoup. Mais là il devrait y avoir une espèce de tige de fer. Une grosse tige. Le mécanicien trouva aussi la tige. Il la fit sauter dans la paume de sa main, dit : "Très bien, je vais lui apporter ça pour commencer" et partit en laissant la portière ouverte. Perets alluma une cigarette. On entendait derrière des cliquetis métalliques et des jurons. Puis le camion se mit à grincer et à tressauter. Touzik n'était toujours pas là, mais Perets ne s'inquiétait pas. Il s'imaginait en train de rouler dans la rue principale de l'Administration, et personne ne les regarderait. Puis ils prendraient la route transversale en soulevant après eux un nuage de poussière jaune, tandis que le soleil serait de plus en plus haut, sur leur droite, et qu'il commencerait bientôt à chauffer ; ils quitteraient alors la transversale pour s'engager sur la grand-route qui serait longue, lisse, brillante et ennuyeuse, et à l'horizon ruisselleraient des mirages pareils à de grandes mares scintillantes... Le mécanicien passa à nouveau devant la cabine en faisant rouler devant lui une lourde roue arrière. La roue prenait de la vitesse sur le sol bétonné et l'on voyait que le mécanicien voulait l'arrêter pour la placer contre le mur, mais la roue n'infléchit qu'à peine sa trajectoire et gagna pesamment la cour tandis que le mécanicien courait maladroitement à sa poursuite en prenant de plus en plus de retard. Puis ils disparurent, et on entendit le mécanicien qui poussait des cris sonores et désespérés dans la cour. Il y eut le bruit de nombreux pieds qui frappaient le sol et des gens passèrent devant la porte aux cris de : "Attrape-la! Prends à droite!" Perets remarqua que le camion ne se tenait plus aussi droit sur ses roues qu'auparavant et jeta un coup d'oeil par la portière Le manager s'affairait près du train arrière. - Bonjour, dit Perets, qu'est-ce que vous... - Ah! Perets, cher ami, s'exclama joyeusement le manager sans cesser son travail. Restez assis, restez assis, ne vous dérangez pas! Vous ne nous gênez pas. Elle est bloquée, cette saloperie. La première a été facile à enlever, mais la deuxième est prise. - Comment ça, prise? Il y a quelque chose de détérioré? Le manager se redressa et s'essuya le front du dos de la main avec laquelle il tenait la clef : - Je ne crois pas. Elle doit être simplement rouillée. Je ne vais pas tarder... Puis nous pourrons faire une partie d'échecs. Qu'est-ce que vous en pensez? - D'échecs? fit Perets. Mais où est Touzik? - Touzik? C'est-à-dire Touz? Il est maintenant assistant-chef de laboratoire. On l'a envoyé dans la forêt. Touz ne travaille plus chez nous. Mais qu'est-ce que vous lui vouliez? - Ah! bon... fit lentement Perets. Je supposais simplement que... Il ouvrit la portière et sauta sur le ciment. - Vous vous dérangez pour rien, dit le manager. Vous auriez pu rester assis, vous ne gênez pas. - Pour quoi faire, rester assis. Cette voiture ne part pas? - Non, elle ne part pas. Elle ne peut pas partir sans roues, et il faut enlever les roues... Elle avait bien besoin de se bloquer, celle-là! Va te faire... Bon, les mécaniciens l'enlèveront. Allons plutôt faire cette partie. Il prit Perets par le bras et l'entraîna dans son bureau. Ils prirent place derrière la table, le manager poussa de côté une pile de papiers, disposa le jeu, débrancha le téléphone et demanda : - On joue à l'horloge? - Je ne sais pas trop, dit Perets. Le bureau était sombre et frais, une fumée de tabac bleuâtre flottait entre les armoires comme une algue gélatineuse, et le manager, verruqueux, boursouflé, couvert de taches de couleur, tel un poulpe gigantesque, étendit deux tentacules velus, souleva la coquille vernie du jeu d'échecs et se mit en devoir d'en extraire les viscères de bois. Ses yeux ronds jetaient un éclat vitreux et l'oeil droit, artificiel, était continuellement tourné vers le plafond tandis que le gauche, mobile comme du vif-argent, roulait librement dans son orbite, fixant tantôt Perets, tantôt la porte, tantôt l'échiquier. - A l'horloge, décida enfin le manager. Il tira une montre de sa poche, la régla, pressa un bouton et joua le premier coup. Le soleil se levait. Dehors, on entendait crier "Prends à droite!" A huit heures, le manager qui se trouvait en difficulté réfléchit longuement et soudain réclama un petit déjeuner pour les deux partenaires. Le manager perdit une partie et en proposa une autre. Le petit déjeuner fut copieux : ils burent deux bouteilles de kéfir et mangèrent un chtroutsel rassis. Le manager perdit la deuxième partie, fixa avec déférence et admiration son oeil vivant sur Perets et en proposa une troisième. Il tentait perpétuellement le même gambit de la reine, sans s'écarter une seule fois de la variante qu'il avait choisi et qui était irrémédiablement perdante. On aurait dit qu'il travaillait à sa propre défaite, et Perets déplaçait mécaniquement les pièces, se faisant à lui-même l'effet d'une machine d'entraînement : il n'y avait plus rien ni en lui, ni au monde, si ce n'est l'échiquier, le bouton sur la montre et un protocole d'actions rigoureusement déterminé. A neuf heures moins cinq le haut-parleur du circuit de diffusion intérieure grésilla et annonça d'une voix asexuée : "Tous les travailleurs de l'Administration au téléphone. Le Directeur va adresser une communication aux employés." Le manager prit soudain un air très sérieux, brancha le téléphone, se saisit du combiné et le porta à son oreille. Ses deux yeux étaient maintenant tournés vers le plafond. "Puis-je partir?" demanda Perets. Le manager fronça sévèrement les sourcils, mit un doigt sur ses lèvres puis fit un signe de la main à l'adresse de Perets. Un coassement nasillard s'échappait de l'écouteur. Perets sortit sur la pointe des pieds. Il y avait beaucoup de monde au garage. Tous les visages étaient sévères, importants, solennels même. Personne ne travaillait, tous avaient l'oreille collée aux combinés téléphoniques. Seul restait dans la cour violemment éclairée le serveur-mécanicien qui continuait à poursuivre la roue, la respiration sifflante, l'air égaré, rouge, en sueur. Quelque chose de très important était en train de se passer. Ce n'est pas possible, pensa Perets, pas possible, je suis toujours à côté, je ne sais jamais rien. C'est peut-être là le malheur, peut-être que tout est normal mais je ne sais jamais le pourquoi du comment, et c'est pour ça que je me trouve en trop. Il se précipita vers la plus proche cabine téléphonique, tendit avidement l'oreille, mais il n'y avait que des bourdonnements dans l'écouteur. Il ressentit alors un soudain effroi, une sourde crainte à l'idée qu'il était encore en train de manquer quelque chose quelque part, que quelque part quelque chose était encore distribué à tout le monde, quelque chose dont il serait comme toujours privé. Bondissant par-dessus les trous et les fossés, il traversa le chantier, fit un écart pour éviter le garde qui lui barrait la route, un pistolet dans une main et le combiné dans l'autre et escalada une échelle posée contre le mur inachevé. Il put voir à toutes les fenêtres des gens munis de téléphones, figés sur place d'un air pénétré puis il entendit au-dessus de sa tête un miaulement strident et presque aussitôt après le bruit d'un coup de feu derrière son dos. Il sauta à terre, tomba dans un tas d'ordures et se précipita vers l'entrée de service. La porte était fermée. Il secoua à plusieurs reprises la poignée, qui se brisa. Il la jeta au loin et se demanda un instant ce qu'il pourrait faire ensuite. A côté de la porte se trouvait une étroite fenêtre ouverte. Il s'y glissa, se couvrant de poussière et s'arrachant les ongles des mains. Il se retrouva dans une pièce munie de deux tables. Derrière l'une d'elles se trouvait Domarochinier, un téléphone à la main. Son visage était de pierre, ses yeux clos. Il pressait de l'épaule le combiné contre son oreille et notait rapidement quelque chose au crayon dans un gros bloc-notes. La deuxième table était inoccupée et portait un téléphone. Perets prit le combiné et se mit à l'écoute. Bruissements. Crépitements. Une voix aiguë et inconnue : "L'Administration ne peut réellement utiliser qu'un fragment insignifiant de territoire dans l'océan de la forêt qui baigne le Continent. Il n'y a pas de sens de la vie et pas de sens des actes. Nous pouvons un nombre extraordinaire de choses, mais nous n'avons pas jusqu'à maintenant compris ce qui nous est nécessaire parmi tout ce que nous pouvons. Il ne résiste pas, il ne fait tout simplement pas attention. Si un acte vous a apporté une satisfaction, c'est bien. Sinon c'est qu'il était dépourvu de sens..." De nouveau des bruissements et des crépitements. "... Résistons avec des millions de chevaux-vapeur, des dizaines de tout-terrain, de dirigeables et d'hélicoptères, la science médicale et la meilleure théorie de l'approvisionnement du monde. On découvre à l'Administration au moins deux gros défauts. Actuellement des actions de ce genre peuvent atteindre de très gros chiffrages au nom de Herostrate pour qu'il reste notre ami privilégié. Elle est absolument incapable de créer, sans ruiner l'autorité et l'ingratitude..." Bourdonnement, sifflement, bruits semblables à une quinte de toux. "Elle aime beaucoup ce que l'on appelle les solutions simples, les bibliothèques, les relations profondes, les cartes géographiques et autres. Les chemins qu'elle envisage sont les plus courts pour penser au sens de la vie pour tout le monde mais les gens n'aiment pas cela. Les employés sont assis, les jambes ballantes dans le vide ; ils parlent, chacun à sa place, ils plaisantent, jettent des cailloux et chacun essaie de lancer toujours plus lourd, alors que la consommation de kéfir ne permet ni de cultiver, ni de supprimer, ni de faire entrer la forêt dans une clandestinité convenable. J'ai peur que nous n'ayons même pas compris ce que nous voulons exactement et il faut finalement aussi exercer les nerfs, comme on exerce la capacité de perception, et la raison ne rougit pas et ne se perd pas en remords, parce qu'un problème scientifique, correctement posé, est devenu moral. Il est faux, glissant, instable, et il simule. Mais quelqu'un doit exciter, et ne pas raconter de légendes, mais se préparer soigneusement à une issue type. Demain je vous recevrai encore et examinerai comment vous vous êtes préparés. Vingt-deux heures : alerte radiologique et tremblement de terre ; dix-huit heures : réunion chez moi du personnel non en service ; vingt-quatre heures : évacuation générale..." II y eut dans l'écouteur comme un bruit d'eau qui coule. Puis tout se tut et Perets remarqua Domarochinier qui dirigeait vers lui un regard sévère et accusateur. - Qu'est-ce qu'il dit? demanda Perets. Je n'ai rien compris. - Ce n'est pas étonnant, fit Domarochinier d'une voix glaciale. Vous avez pris un appareil qui n'est pas le vôtre. (Il baissa les yeux, inscrivit quelque chose sur son bloc-notes et poursuivit :) C'est, entre autres choses une violation des règles absolument inadmissible Je vous demande de poser ce téléphone et de partir. Sinon j'appellerai les officiels. - Bon, dit Perets, je m'en vais. Mais où est mon appareil? Celui-ci n'est pas le mien. Soit. Mais alors où est le mien? Domarochinier ne répondit pas. Ses yeux se fermèrent à nouveau et il colla le récepteur à son oreille. Perets entendit un coassement. - Je vous demande où est mon appareil, cria Perets. Maintenant, il n'entendait plus rien. Il y eut un bruissement, des craquements, puis retentirent les signaux de fin de communication. Perets rejeta alors le combiné et courut dans le couloir. Il ouvrit les portes des bureaux, et partout vit des employés connus ou inconnus. Certains étaient assis ou debout, figés dans l'immobilité la plus complète, pareils à des figures de cire aux yeux de verre ; d'autres couraient d'un coin à un autre, enjambant le fil du téléphone qu'ils traînaient après eux ; d'autres encore écrivaient fiévreusement sur de gros cahiers, sur des bouts de papier, dans les marges des journaux. Et chacun collait étroitement le combiné à son oreille, comme s'il craignait de perdre le moindre mot. Il n'y avait pas de téléphone libre. Perets tenta de prendre celui d'un employé figé dans sa transe, un jeune gars en combinaison de travail, mais celui-ci revint aussitôt à la vie, se mit à glapir et à ruer, tandis que les autres poussaient des "Chut!", agitaient les bras, et quelqu'un cria d'une voix hystérique : "C'est un scandale! Appelez la garde!" - Où est mon appareil? criait Perets. Je suis un homme comme vous et j'ai le droit de savoir! Laissez-moi écouter! Donnez-moi mon appareil! On le poussa dehors et la porte fut refermée à clef derrière lui. Il gagna le dernier étage et là, à l'entrée du grenier, près de la machinerie de l'ascenseur qui ne marchait jamais, se trouvaient, assis à une petite table, deux mécaniciens de service qui jouaient au morpion. Haletant, Perets s'adossa au mur. Les mécaniciens le regardèrent, lui adressèrent un vague sourire et se penchèrent derechef sur leur feuille de papier. - Vous non plus, vous n'avez pas d'appareil? demanda Perets. - Si, répondit l'un d'eux. Pourquoi est-ce qu'on n'en aurait pas? On n'en est pas encore arrivé là. - Et vous n'écoutez pas? - On n'entend rien, donc il n'y a pas à écouter. - Et pourquoi on n'entend rien? - On a coupé le fil. Perets s'essuya le visage et le cou avec son mouchoir froissé, attendit que l'un des deux mécaniciens ait gagné et redescendit. Les couloirs étaient devenus bruyants. Les portes s'ouvraient, les employés sortaient pour griller une cigarette. On entendait un bourdonnement de voix animées, excitées, bouleversées. "Je vous le garantis, c'est les Esquimaux qui ont inventé l'eskimo. Quoi? Mais enfin, je l'ai simplement lu dans un livre... Vous n'entendez pas la consonance? Es-qui-mau. Es-ki-mo. Quoi?" "Je l'ai vu dans le catalogue Yvert : cent cinquante mille francs. Et c'était en 56. Vous vous rendez compte, ce qu'il peut valoir maintenant?" "Drôles de cigarettes. Il paraît que maintenant ils ne mettent plus du tout de tabac dans les cigarettes, mais qu'ils prennent un papier spécial, qu'ils le hachent et qu'ils l'imprègnent de nicotine..." "Les tomates donnent aussi le cancer. Les tomates, la pipe, les oeufs, les gants de soie..." "Comment avez-vous dormi? Moi, je n'ai pas pu fermer l'oeil de la mit. C'est ce mouton qui n'arrête pas de faire du fracas. Vous entendez? Et c'est comme ça toute lu nuit... Bonjour, Perets! Il paraît que vous étiez parti... C'est bien d'être resté..." "On a fini par trouver le voleur, vous vous souvenez, toutes ces choses qui disparaissaient? Eh bien! c'était le discobole du parc, vous savez, la statue près de la fontaine. Il a encore des graffiti sur la jambe..." "Pertchik, sois un frère, prête-moi cinq sacs jusqu'à la paye, c'est-à-dire jusqu'à demain..." "Et il ne lui faisait pas la cour. C'est elle qui s'est jeté sur lui. En présence du mari. Vous ne le croyez pas, mais je l'ai vu de mes propres yeux... Perets regagna son bureau, dit bonjour à Kim et se lava. Kim ne travaillait pas. II était assis, les mains tranquillement posées à plat sur la table, et il regardait le carrelage de faïence du mur. Perets enleva la housse de la "mercedes", brancha la machine, se tourna vers Kim et attendit. - Pas moyen de travailler aujourd'hui, dit Kim. Il y a un zouave qui se promène pour tout réparer. Je reste assis et je ne sais pas quoi faire maintenant. Perets aperçut alors une note sur son bureau : "Perets. Nous portons à votre connaissance que votre téléphone se trouve dans la pièce 771." Signature illisible. Perets soupira. - Tu n'as pas à pousser de soupir, dit Kim. Il fallait arriver au travail à l'heure. - Je ne savais pas, dit Perets. Je comptais partir aujourd'hui. - Excuse, fit sèchement Kim. - De toute façon, j'ai pu un peu écouter. Et tu sais, Kim, je n'ai rien compris. Pourquoi? - Un peu écouté! Tu es un imbécile. Un idiot. Tu as laissé passer une telle occasion que je n'ai même plus envie de parler avec toi. Il va falloir maintenant te présenter au Directeur. Par pure bonté. - Présente-moi, dit Perets. Tu sais, parfois j'avais l'impression de saisir quelque chose, des fragments de pensée, très intéressants, je crois, mais maintenant que j'essaie de m'en souvenir - plus rien... - Et à qui était le téléphone? - Je ne sais pas. C'était dans la pièce où se trouve Domarochinier. - Ah-Ah... C'est vrai, elle est en train d'accoucher... Il n'a pas de chance, Domarochinier. Il prend une nouvelle collaboratrice, il travaille six mois avec elle - et elle accouche... Oui, Pertchik, tu es tombé sur un téléphone de femme. De sorte que je ne vois vraiment pas comment t'aider... En règle générale, personne n'écoute tout d'affilée, et les femmes font certainement pareil. C'est que le Directeur s'adresse à tout le monde à la fois, mais en même temps à chacun en particulier. Tu comprends? - Je crains de... - Moi, par exemple, je recommande ce mode d'écoute : tu déroules le discours du Directeur sur une seule ligne, sans t'occuper des signes de ponctuation, et tu pioches les mots au hasard, comme si c'étaient des dominos. Alors, si les moitiés de domino correspondent, tu as un mot que tu notes sur une feuille séparée. Si ça ne correspond pas, le mot est momentanément rejeté, mais reste sur la ligne. Il y a encore quelques subtilités liées à la fréquence des voyelles et des consonnes, mais c'est un effet d'ordre secondaire. Tu comprends? - Non, dit Perets. C'est-à-dire oui. Dommage, je ne connaissais pas cette méthode. Et qu'est-ce qu'il a dit aujourd'hui? - Ce n'est pas la seule méthode. Il y a par exemple celle de la spirale à pas variable. C'est une méthode assez grossière, mais s'il ne s'agit que de problèmes d'économie, elle est très pratique, parce que simple. Il y a la méthode de Stevenson-Zaday, mais elle nécessite des appareillages électroniques... De sorte que la meilleure est peut-être celle des dominos, et dans les cas particuliers d'un lexique restreint et spécialisé, celle de la spirale. - Merci, dit Perets. Mais de quoi a parlé aujourd'hui le Directeur? - Que veut dire "de quoi"? - Comment? Mais... de quoi? Qu'est-ce qu'il... a dit? - A qui? - A qui? Mais à toi, par exemple. - Malheureusement, je ne peux pas te le raconter. C'est un matériel secret, et après tout, Perets, tu es un employé surnuméraire Ne te fâche donc pas. - Je ne me fâche pas, je voulais simplement savoir... Il a dit quelque chose sur la forêt, sur la liberté de la volonté... Il y a longtemps que je jette des cailloux dans le ravin, mais comme ça, sans but, et il a dit quelque chose là-dessus aussi. - Ne me parle pas de ça, fit nerveusement Kim. Ça ne me concerne pas. Et toi non plus d'ailleurs, puisque ce n'était pas ton téléphone. - Attends un peu, est-ce qu'il a dit quelque chose à propos de la forêt? Kim haussa les épaules. - Naturellement. Il ne parle jamais de rien d'autre. Raconte-moi plutôt ton départ. Perets s'exécuta. - Ça te sert à rien de le battre tout le temps, dit Kim d'un air pensif. - Je n'y peux rien. Je suis d'assez bonne force aux échecs, et ce n'est qu'un amateur... Et puis il joue d'une manière plutôt bizarre... - Ce n'est pas grave. A ta place j'y réfléchirais comme il faut. D'une manière générale tu m'inquiètes un peu depuis quelque temps. On écrit des dénonciations sur ton compte... Tu sais, demain je te ménagerai une entrevue avec le Directeur. Va le voir et explique-toi franchement. Je pense qu'il te laissera partir. Souligne bien que tu es un linguiste, un philologue, que tu es arrivé ici par hasard, mentionne, comme sans y faire attention, que tu avais très envie d'aller dans la forêt, mais que tu as maintenant changé d'avis parce que tu te considères comme incompétent. - Bon. Ils se turent un instant Perets s'imagina face à face avec le Directeur et fut saisi de panique. La méthode des dominos, pensa-t-il. Stevenson-Zaday. - Et surtout, n'aie pas peur de pleurer, dit Kim. Il aime ça. Perets se leva d'un bond et se mit à marcher avec excitation à travers la pièce. - Seigneur, fit-il. Savoir seulement à quoi il ressemble. Comment il est. - Comment? Pas bien grand, plutôt roux... - Domarochinier a dit que c'était un véritable géant... - Domarochinier est un imbécile. Un vantard et un menteur. Le Directeur est un homme plutôt roux, replet, avec une petite cicatrice sur la joue droite. Il marche avec les pieds un peu en dedans, comme un marin. D'ailleurs, c'est un ancien marin. - Mais Touzik disait que c'était un grand sec avec des cheveux longs parce qu'il lui manque une oreille. - Qui c'est encore ce Touzik? - C'est un chauffeur, je t'en ai parlé. - Comment le chauffeur Touzik peut-il savoir tout cela? Ecoute, Pertchik, il ne faut pas être aussi confiant. - Touzik dit qu'il a été son chauffeur et qu'il l'a vu plusieurs fois. - Et alors? Il ment probablement. J'ai été son secrétaire particulier, et je ne l'ai pas vu une seule fois. - Qui? - Le Directeur. J'ai été longtemps son secrétaire avant de soutenir ma thèse. - Et tu ne l'as pas vu une seule fois? - Evidemment! Tu t'imagines que c'est si simple que ça? - Attends un peu, comment sais-tu alors qu'il est roux, etc.? Kim secoua la tête. - Pertchik, commença-t-il d'une voix caressante. Mon petit. Personne n'a jamais vu un atome d'hydrogène, mais tout le monde sait qu'il a une enveloppe d'électrons aux caractéristiques déterminées et un noyau qui se compose dans le cas le plus simple d'un proton. - C'est vrai, dit mollement Perets. Il se sentait fatigué. - Donc, je le verrai demain? - Pas encore, demande-moi quelque chose de moins difficile, dit Kim. Je t'organiserai une rencontre, ça je te le garantis. Mais ce que tu verras là-bas et qui, ça je ne le sais pas. Et ce que tu entendras, je ne le sais pas non plus. Tu ne me demandes pas si le Directeur te fera partir ou non, et tu as raison de ne pas le faire. Je ne peux pas le savoir, non? - Mais ce sont tout de même des choses différentes, dit Perets. - C'est pareil, Pertchik, dit Kim. Je t'assure que c'est pareil. - J'ai l'air évidemment bien abruti, dit tristement Perets. - Un peu. - C'est simplement que j'ai mal dormi cette nuit. - Non, tu manques simplement de sens pratique. Et au fait, pourquoi est-ce que tu as mal dormi? Perets raconta. Et prit peur. Le visage bienveillant de Kim s'était soudain empli de sang, ses cheveux hérissés. Il poussa un rugissement, décrocha le combiné, composa furieusement un numéro et vociféra : - Commandant? Qu'est-ce que cela signifie, commandant? Comment avez-vous pu oser expulser Perets? Taisez-vous. Je ne vous demande pas ce qui était venu à expiration. Je vous demande comment vous avez osé expulser Perets. Quoi? Taisez-vous! Quoi? Sottises, balivernes! Taisez-vous, je vous écraserai! Vous et votre Claude-Octave! Avec moi vous irez nettoyer les chiottes! Vous partirez dans la forêt. En vingt-quatre heures, en soixante minutes. Quoi? Oui... Oui... Quoi? Oui... C'est ça. Dans ce cas c'est différent. Et le meilleur linge... Ça, c'est votre affaire. Dans la rue au besoin... Quoi? Bien. D'accord. D'accord. Je vous remercie. Excusez pour le dérangement... Mais naturellement. Merci beaucoup. Au revoir. Il reposa le combiné. - Tout est rentré dans l'ordre. Malgré tout, c'est un homme admirable. Va te reposer. Tu habiteras dans son appartement et il s'installera avec sa famille dans ton ancienne chambre ; autrement, il ne peut malheureusement pas... Et ne discute pas, je t'en prie. Ce n'est pas une affaire entre toi et moi, c'est lui-même qui a décidé. Va, va, c'est un ordre. Je t'appellerai pour le Directeur. En titubant, Perets gagna la rue. Il resta quelques instants immobile à cligner des yeux sous le soleil, puis il prit la direction du parc pour aller chercher sa valise. Il ne la trouva pas du premier coup, car la valise était solidement maintenue par la main de plâtre musculeuse du voleur-discobole à gauche de la fontaine, dont la hanche s'ornait d'une inscription indécente. A proprement parler, l'inscription n'était pas particulièrement indécente. On avait écrit au crayon à encre : "Fillettes, prenez garde à la syphilis."

    III

Perets pénétra dans la salle d'attente du Directeur à dix heures précises. Il y avait déjà une vingtaine de personnes qui faisaient la queue. On fit passer Perets en quatrième position. Il prit place dans un fauteuil entre Béatrice Vakh, employée au groupe d'Aide à la population locale, et un sombre collaborateur du groupe de la Pénétration du génie. A en juger par la plaque qu'il portait sur la poitrine et l'inscription sur son masque de carton blanc, ce dernier devait être appelé Brandskougel. La salle d'attente était peinte en rose pâle. Sur un mur était placée une pancarte "Défense de fumer, de jeter des ordures, de faire du bruit", sur un autre, un grand tableau qui représentait l'exploit du traverseur de la forêt Selivan : sous les yeux de ses camarades stupéfiés, Selivan, les bras levés, se transformait en arbre sauteur. Les rideaux roses des fenêtres étaient soigneusement tirés et au plafond brillait un lustre gigantesque. Outre la porte d'entrée sur laquelle on pouvait lire "Sortie", la pièce possédait une autre porte, immense, revêtue de cuir jaune, qui portait l'inscription "Sans issue". Exécutée à la peinture phosphorescente, l'inscription se détachait comme un sinistre avertissement. En dessous se trouvait le bureau de la secrétaire, garni de quatre téléphones de couleur différente et d'une ma Aine à écrire électrique. La secrétaire, une femme replète d'un certain âge portant lorgnon, étudiait d'un air distant un "Manuel de physique atomique". Les visiteurs parlaient à voix basse. Beaucoup ne pouvaient cacher leur nervosité et feuilletaient fébrilement de vieux illustrés. Tout ceci évoquait furieusement la file d'attente chez un dentiste, et Perets fut à nouveau agité d'un frisson désagréable, d'un tremblement de mâchoires, et saisi du désir de partir n'importe où sans plus attendre. - Ils ne sont même pas paresseux, disait Béatrice Vakh, son charmant visage tourné dans la direction de Perets. Mais ils ne peuvent pas supporter un travail systématique. Comment expliquez-vous, par exemple, l'incroyable légèreté avec laquelle ils abandonnent les endroits où ils ont vécu? - C'est à moi que vous parlez? demanda timidement Perets. Il n'avait aucune idée de la manière d'expliquer cette incroyable légèreté. - Non. Je parlais à "Mon cher" Brandskougel. "Mon cher" Brandskougel remit en place le pan gauche de sa moustache qui se décollait et marmonna cordialement : - Je ne sais pas. - Et nous ne le savons pas non plus, fit amèrement Béatrice. Il suffit que nos équipes s'approchent du village pour qu'ils partent en abandonnant leur maison et tous leurs biens. On dirait que nous ne les intéressons pas. Ils n'attendent absolument rien de nous. Qu'est-ce que vous en pensez? Mon cher Brandskougel resta quelques instants silencieux, comme s'il réfléchissait à la question, observant Béatrice à travers les étranges meurtrières cruciformes de son masque. Puis il répondit sur le même ton que précédemment : - Je ne sais pas. - C'est vraiment dommage, poursuivit Béatrice, que notre groupe ne se compose que de femmes. Je sais bien qu'il y a une raison profonde, mais il manque souvent la fermeté, l'âpreté, je dirais presque la motivation masculine. Les femmes ont malheureusement tendance à se disperser, vous avez dû le remarquer. - Je ne sais pas, dit Brandskougel. Sa moustache se détacha soudain et tomba gracieusement jusqu'au sol. Il la ramassa, l'examina attentivement en soulevant un coin de son masque, cracha prestement dessus et la remit en place. Une clochette tinta mélodieusement sur le bureau de la secrétaire. Celle-ci posa son manuel, consulta une liste en retenant avec affectation son lorgnon et annonça : - Professeur Kakadou, c'est à vous. Le professeur Kakadou lâcha sa revue illustrée, se leva d'un bond, se rassit, regarda autour de lui en blêmissant, puis se mordit la lèvre et, le visage défait, s'arracha à son fauteuil et disparut derrière la porte qui portait l'inscription "Sans issue". Un silence morbide régna pendant quelques secondes dans la salle d'attente. Puis les bruits de voix et de feuilles froissées reprirent. - Nous n'arrivons pas, disait Béatrice, à trouver le moyen de les intéresser, de les captiver. Nous leur avons construit des habitations confortables sur pilotis. Ils les bourrent de tourbe et y mettent des espèces d'insectes. Nous avons essayé de leur proposer de la bonne nourriture au lieu de la saleté aigre qu'ils mangent. En pure perte. Nous avons essayé de les vêtir de manière humaine. Un est mort, deux autres sont tombés malades. Mais nous continuons nos expériences. Hier nous avons répandu dans la forêt un plein camion de miroirs et de boutons dorés... Le cinéma ne les intéresse pas, pas plus que la musique. Les créations immortelles ne provoquent chez eux qu'une sorte de ricanement... Non, il faut commencer par les enfants. Je propose par exemple de leur enlever leurs enfants et d'organiser des écoles spéciales. Malheureusement, cela implique des difficultés d'ordre technique : on ne peut pas les prendre avec des mains humaines, il faudrait là des machines spéciales... D'ailleurs, vous savez tout cela aussi bien que moi. - Je ne sais pas, dit mélancoliquement "Mon cher" Brandskougel. La clochette tinta à nouveau, et la secrétaire dit: - Béatrice, c'est à vous. Je vous en prie. Béatrice s'agita. Elle esquissa le geste de se précipiter vers la porte, mais s'interrompit et jeta autour d'elle un regard plein de désarroi. Elle revint sur ses pas, regarda sous le fauteuil en murmurant : "Où est-il? Où?", promena ses yeux immenses sur la salle d'attente, saisit ses cheveux, cria d'une voix forte : "Mais où est-il?", puis attrapa soudain Perets par sa veste et le tira du fauteuil pour le jeter à terre. Sous Perets se trouvait un carton brun dont se saisit Béatrice. Elle resta quelques secondes les yeux fermés, le visage empli d'une joie sans bornes, serrant le carton contre sa poitrine, puis elle s'achemina lentement vers la porte recouverte de cuir jaune et la referma derrière elle. Dans un silence de mort, Perets se releva et, s'efforçant de ne regarder personne, épousseta son pantalon. Au demeurant, personne ne lui prêtait attention : tous les regards étaient braqués sur la porte jaune. "Que vais-je lui dire? se demanda Perets. Je lui dirai que je suis philologue et que je ne peux pas être utile à l'Administration, laissez-moi partir, je m'en irai et jamais plus je ne reviendrai, je vous en donne ma parole. Mais pourquoi êtes-vous venu ici? Je me suis toujours beaucoup intéressé à la forêt, mais on ne veut pas me laisser aller dans la forêt. En fait j'ai abouti ici tout à fait par hasard, puisque je suis philologue. Les philologues, les littérateurs, les philosophes n'ont rien à faire à l'Administration. C'est pour ça qu'on a raison de ne pas me laisser partir, je le reconnais, je suis d'accord... Je ne peux être ni à l'Administration, où l'on défèque sur la forêt, ni dans la forêt, où l'on ramasse les enfants avec des machines. Il faudrait que je m'en aille et que je m'occupe de quelque chose de plus simple. Je sais, on m'aime ici, mais on m'aime comme un enfant aime ses jouets. Je suis ici pour amuser les gens, je ne peux apprendre à personne ce que je sais... Non, je ne peux évidemment pas dire ça. Il faut verser une larme, mais où vais-je la trouver, cette larme? Je casserai tout chez lui si seulement il essaie de m'empêcher de partir. Je casserai tout et je m'en irai à pied." Perets se vit marchant sur la route poussiéreuse sous un soleil de feu, kilomètre après kilomètre, tandis que la valise se fait de plus en plus lourde et de plus en plus indépendante de sa volonté. Et chaque pas l'éloigne toujours plus de la forêt, de son rêve, de son angoisse qui est depuis longtemps le sens de sa vie... "On dirait qu'il y a un bout de temps que personne n'a été appelé, pensa-t-il. Apparemment, le Directeur a dû être très intéressé par le projet de ramassage des enfants. Mais pourquoi est-ce que personne ne sort du bureau? Il doit y avoir une autre issue." - Excusez-moi, s'il vous plaît, dit-il en se tournant vers "Mon cher" Brandskougel, quelle heure est-il? "Mon cher" Brandskougel consulta sa montre-bracelet, réfléchit un instant et dit : - Je ne sais pas. Perets se pencha vers son oreille et murmura : - Je ne le dirai à personne. A per-sonne. "Mon cher" Brandskougel hésita. Il promena des doigts indécis sur la plaquette de plastique qui portait son nom, jeta un regard à la dérobée autour de lui, bâilla nerveusement, regarda à nouveau autour de lui et chuchota en maintenant fermement son masque contre sa figure : - Je ne sais pas. Puis il se leva et s'empressa de rejoindre un autre coin de la salle d'attente. La secrétaire dit : - Perets, c'est votre tour. - Mon tour? s'étonna Perets. J'étais quatrième. La secrétaire haussa la voix. - Employé surnuméraire Perets, c'est votre tour! - Il raisonne..., grommela quelqu'un. - Ces types-là, il faut les chasser... Avec un balai brûlant! dit à voix haute quelqu'un sur la droite. Perets se leva. Il avait les jambes en coton. Il porta stupidement les mains à ses flancs. La secrétaire le regardait fixement. Des voix s'élevèrent dans la salle d'attente : - Il fait le dégoûté. - Ça a beau faire le malin... - Et nous avons supporté ça! - Excusez, vous l'avez supporté. Moi, c'est la première fois que je le vois. - Et moi, je vous signale que ce n'est pas la vingtième. La secrétaire éleva la voix : - Doucement! Gardez le silence! Et ne jetez rien par terre. Oui, vous là-bas... Oui, oui, c'est à vous que je parle. Alors, employé Perets, vous allez entrer? Ou vous voulez que j'appelle les gardes? - Oui, dit Perets. Oui, j'y vais. La dernière personne qu'il vit avant de quitter la salle d'attente fut "Mon cher" Brandskougel, barricadé dans un coin derrière son fauteuil, le visage crispé, accroupi une main dans la poche arrière de son pantalon. Puis il vit le Directeur. Le Directeur était un bel homme élancé d'une trentaine d'années, vêtu d'un costume coûteux qui tombait admirablement. Il était debout près de la fenêtre ouverte et distribuait des miettes de pain aux pigeons qui se pressaient sur l'appui. Le bureau était absolument vide : il n'y avait pas une chaise, pas même de table. Seule une copie en réduction de "L'exploit du traverseur de la forêt Selivan" était accrochée au mur opposé à la fenêtre. - Employé surnuméraire de l'Administration Perets? prononça d'une voix claire et sonore le Directeur en tournant vers Perets le visage frais d'un sportif. - Mmm... oui... Je... bafouilla Perets. - Enchanté, enchanté Nous pouvons enfin faire connaissance. Bonjour. Mon nom est Ah. J'ai beaucoup entendu parler de vous. Nous serons amis. Perets s'inclina, intimidé, et serra la main qu'on lui tendait. La main était sèche et ferme. - Comme vous voyez, je donne à manger aux pigeons. Curieux oiseau. On sent qu'il renferme des possibilités immenses. Qu'en pensez-vous, monsieur Perets? Perets se troubla, car il ne pouvait pas supporter les pigeons. Mais le visage du Directeur exprimait une telle cordialité, un tel intérêt, une telle attente anxieuse d'une réponse que Perets se reprit et mentit : - J'aime beaucoup, monsieur Ah. - Vous les aimez rôtis? Ou à l'étouffée? Moi par exemple je les aime en croûte. Un pigeon en croûte avec un verre de bon vin demi-sec - que peut-il y avoir de mieux? Qu'en pensez-vous? Et le visage de M. Ah refléta à nouveau un très vif intérêt et l'attente anxieuse de la réponse. - Etonnant, dit Perets. Il avait résolu de se résigner à tout et d'être d'accord sur tout. - Et la "Colombe" de Picasso, reprit M. Ah. Je me le remémore à l'instant... "Sans manger, sans boire, et sans embrasser, les instants passent sans qu'on puisse les rattraper..." Comme cela exprime bien cette idée de notre incapacité à saisir et matérialiser la beauté! - De très beaux vers, acquiesça passivement Perets. - La première fois que j'ai vu la "Colombe", j'ai pensé, comme probablement beaucoup d'autres, que le dessin était faux, ou en tout cas peu naturel. Mais ensuite, j'ai été amené par mes fonctions à m'intéresser aux pigeons et je me suis soudain aperçu que Picasso, ce faiseur de miracles, avait saisi l'instant précis où le pigeon replie ses ailes avant de se poser. Ses pattes touchent déjà la terre, mais lui est encore dans l'air, en vol. L'instant où le mouvement devient immobilité, le vol repos. - Il y a chez Picasso des tableaux étranges, que je ne comprends pas, dit Perets, montrant là son indépendance d'esprit. - Oh, c'est simplement que vous ne les avez pas regardés assez longtemps. Pour comprendre la vraie peinture, il ne suffit pas d'aller deux ou trois fois dans l'année au musée. Il faut regarder les tableaux durant des heures. Aussi souvent que possible. Et uniquement les originaux. Pas de reproductions. Pas de copies. Regardez par exemple ce tableau. Je vois sur votre visage ce que vous en pensez. Et vous avez raison : c'est une mauvaise copie. Mais si vous aviez l'occasion de faire connaissance avec l'original, vous comprendriez l'idée de l'artiste. - Et en quoi consiste-t-elle? - Je vais essayer de vous expliquer, proposa avec empressement le Directeur. Que voyez-vous sur ce tableau? Formellement, c'est quelque chose moitié-homme moitié-arbre. Le tableau est statique. On ne voit pas, on ne saisit pas le passage d'une substance à une autre. Il manque au tableau le principal - la direction du temps. Mais si vous aviez la possibilité d'étudier l'original, vous comprendriez que l'artiste est parvenu à faire entrer dans la représentation un sens symbolique profond, qu'il a reproduit non pas un homme-arbre, ni même la transformation de l'homme en arbre, mais précisément et uniquement la transformation de l'arbre en homme. L'artiste a utilisé l'idée contenue dans une vieille légende pour représenter la naissance d'une nouvelle individualité. Le nouveau qui sort de l'ancien. La vie de la mort. La raison de la matière stagnante. La copie est absolument statique et tout ce qui y est représenté existe en dehors du cours du temps. Mais l'original renferme le temps-mouvement! Le vecteur! La flèche du temps, comme dirait Eddington! - Et où donc est l'original? demanda poliment Perets. Le Directeur eut un sourire. - L'original, naturellement, a été détruit en tant qu'objet d'art ne permettant pas une double interprétation. La première et la deuxième copie ont également été détruites par mesure de précaution. M. Ah revint à la fenêtre et chassa du coude un pigeon qui se trouvait sur l'appui. - Bien. Nous avons parlé des pigeons, prononça-t-il d'une voix nouvelle, en quelque sorte officielle. Votre nom? - Quoi? - Nom. Votre nom. - Pe... Perets. - Année de naissance? - Trente... - Précisément! - Mille neuf cent trente. Cinq mars. - Que faites-vous ici? - Employé surnuméraire. Rattaché au groupe de la Protection scientifique. - Je vous demande : que faites-vous ici? dit le Directeur en tournant vers Perets un regard aveugle. - Je... je ne sais pas. Je veux m'en aller. - Votre opinion sur la forêt. Brièvement. - La forêt, c'est... J'ai toujours... Je... J'en ai peur et je l'aime. - Votre opinion sur l'Administration? - Il y a beaucoup de personnes estimables, mais... - Ça suffit. Le Directeur s'approcha de Perets, le prit par les épaules et, le regardant droit dans les yeux, dit : - Ecoute, ami, laisse! Partie à trois? On appelle la secrétaire, tu as vu le morceau? C'est pas une femme, c'est les soixante-neuf positions réunies! "Ouvrons, enfants, le Jeroboam de réserve!...", chanta-t-il d'une voix lourde. Hein? On l'ouvre? Laisse, j'aime pas. Compris? Qu'estce que tu en dis? Il sentait soudain l'alcool et le saucisson à l'ail, ses yeux louchaient vers la racine du nez. - On appelle l'ingénieur, Brandskougel, "Mon cher" à moi, continua-t-il en pressant Perets contre sa poitrine. Il connaît de ces histoires... pas besoin de hors-d'oeuvre... On y va? - Evidemment, on peut, dit Perets, mais c'est que je... - Que tu quoi? - Monsieur Ah, je... - Laisse! Pas de monsieur avec moi! Kamarade! Compris? - Kamarade Ah, je suis venu vous demander... - Dem-m-an-an-de! Je ne te refuserai rien! Tu veux de l'argent? Tiens, en voilà. Il y a quelqu'un qui ne te plaît pas? Dis-le, on verra ça! Alors? - N-non, je veux simplement m'en aller. Je n'arrive pas à partir, je suis arrivé ici par hasard. Donnez-moi l'autorisation de partir. Personne ne veut m'aider, et je vous le demande à vous, en tant que Directeur... Ah libéra Perets, arrangea sa cravate et sourit sèchement. - Vous faites erreur, Perets. Je ne suis pas le Directeur. Je suis le délégué du Directeur pour les affaires du personnel. Excusez-moi, je vous ai quelque peu retenu. Par ici, s'il vous plaît. Le Directeur va vous recevoir. Il ouvrit devant Perets une petite porte basse tout au fond de son bureau nu et fit un geste d'invite de la main. Perets toussota, lui adressa un signe de tête réservé et se baissa pour pénétrer dans la pièce suivante. Ce faisant, il eut l'impression de recevoir une légère tape sur l'arrière-train. Au reste, il était probable que ce, n'était qu'une impression - à moins que M. Ab ne se soit un peu trop pressé de claquer la porte. La pièce dans laquelle il se retrouva était une copie conforme de la salle d'attente, la secrétaire elle-même était l'exacte copie de la première secrétaire, mais elle lisait un livre intitulé "Sublimation du génie". Les fauteuils étaient également occupés par des visiteurs pâles munis de journaux et de revues. Là aussi il y avait le professeur Kakadou qui souffrait cruellement de démangeaisons nerveuses et Béatrice Vakh, son carton brun sur les genoux. Tous les autres visiteurs, il est vrai, étaient des inconnus et sous une copie de "L'exploit du traverseur de la forêt Selivan" s'allumait et s'éteignait régulièrement une brutale injonction : "SILENCE!" Et en effet personne ne parlait. Perets s'assit précautionneusement tout au bord d'un fauteuil. Béatrice Vakh lui adressa un sourire un peu crispé mais dans l'ensemble amical. Au bout d'une minute de silence tendu, une clochette tinta. La secrétaire posa son livre et dit : - Révérend Lucas, on vous demande. Le Révérend Lucas faisait peur à voir, et Perets se détourna. Ce n'est rien, pensa-t-il en fermant les yeux. Je tiendrai. Il se souvint de cette pluvieuse soirée d'automne où on avait apporté dans l'appartement Esther - Esther qu'un voyou ivre venait d'égorger dans l'entrée de la maison, les voisins qui s'accrochaient à lui et les éclats de verre dans sa bouche - il avait brisé le verre avec ses dents quand on lui avait apporté de l'eau... Oui, pensat-il, le plus dur est passé... Son attention fut réveillé par des bruits de grattements répétés. Il ouvrit les yeux et se retourna. Un fauteuil plus loin, le professeur Kakadou se grattait furieusement les aisselles de ses deux mains. Comme un singe. - A votre avis, faut-i1 séparer les filles et les garçons? murmura d'une voix tremblante Béatrice. - Je n'en sais rien, dit méchamment Perets. Béatrice Vakh continuait à marmonner : - Une éducation complexe a évidemment ses avantages, mais c'est là un cas particulier... Seigneur! s'exclama-t-elle d'une voix geignarde, il ne va pas me chasser? Où pourrais-je aller? On m'a déjà chassée de partout ; il ne me reste pas une paire de souliers convenables, tous mes bas ont filé et cette espèce de poudre qui ne tient pas. La secrétaire posa la "Sublimation du génie" et observa sévèrement : - Ne vous égarez pas. Béatrice Vakh se figea, terrifiée. La petite porte basse s'ouvrit et un homme complètement rasé se glissa dans la salle d'attente. - Est-ce qu'il y a un Perets ici? demanda-t-il d'une voix de stentor. - Je suis là, dit Perets en se levant d'un bond. - Dehors avec vos affaires! La voiture part dans dix minutes, allez, hop! - La voiture pour où? Pourquoi? - Vous êtes Perets? - Oui... - Vous voulez partir, oui ou non? - Je voulais, mais... - Comme vous voudrez, rugit sur un ton excédé l'homme rasé, j'ai fait mon travail, je vous l'ai dit. Il disparut et la porte se referma. Perets se rua sur ses pas. - Arrière! lui cria la secrétaire, tandis que plusieurs mains agrippaient ses vêtements. Perets se débattit désespérément et la veste se déchira. - La voiture, dehors! gémit-il. - Vous êtes fou! dit la secrétaire, furieuse. Où voulez-vous aller comme ça? Vous avez une porte là, où il y a écrit "Sortie". Des mains fermes guidèrent Perets vers l'inscription "Sortie". Derrière la porte se trouvait une grande salle de forme polygonale dans laquelle s'ouvrait une multitude de portes. Perets se rua pour les essayer les unes après les autres. Un soleil éclatant, des murs blancs aseptiques, des hommes en blouse blanche. Un dos nu, badigeonné de teinture d'iode. Une odeur de pharmacie. Ce n'était pas ça. L'obscurité, le ronronnement d'un projecteur cinématographique. Sur l'écran quelqu'un qu'on tire en tous sens par les oreilles. Les visages blancs de spectateurs qui se tournent, mécontents. Une voix : "La porte! Fermez la porte!" Encore pas ça... Perets traversa la salle en glissant sur le parquet. Une odeur de confiserie. Quelques personnes avec des cabas qui font la queue. Derrière la barrière de verre, des bouteilles de kéfir étincelantes, des tartes et des gâteaux resplendissants. - Messieurs, cria Perets, où est la sortie? - La sortie de quoi? demanda un vendeur grassouillet coiffé d'une toque de cuisinier. - D'ici... - A la porte où vous êtes. - Ne l'écoutez pas, dit un petit vieux en s'adressant au vendeur. C'est juste un petit futé qui s'amuse à retarder la queue. Travaillez, ne faites pas attention à lui. - Mais je ne m'amuse pas, dit Perets. Ma voiture va partir... - Non,